De la Renaissance Africaine (Partie I)

D’après la majorité des modèles fournis par les organismes internationaux concernant l’Afrique depuis l’an 2 000, ce continent est malgré ses nombreuses contradictions présenté comme étant le continent de demain. L’argument choc, son taux démographique qui fait dire à certains simulateurs que la population de ce continent atteindra 6 milliards d’habitants en 2100 contre environ 1,216 milliard actuellement. Faisant de la région la plus peuplée et la plus jeune du monde. L’Afrique subsaharienne, est donc décrite comme le nouvel eldorado du XXIe siècle des investisseurs de quasiment tous les secteurs privés dont les portes furent ouvertes par les plans de restructuration du FMI.

Et bien évidemment cette euphorie pour une Afrique de demain compétitive et bénie d’investisseurs apportant des capitaux étrangers, n’a pas manqué de galvaniser certaines consciences de ce continent. Inspirées par la locomotive à production qu’est le Nigeria, elles entrevoient les signes d’un retour d’une Afrique forte dans le théâtre international. La mise à nu progressive des liens souterrains entretenus par une oligarchie occidentale et les chefs d’états africains rassurent. Les consciences changent, les temps ne sont plus ceux d’hier, l’Afrique se libère petit à petit. On se permet même alors de parler de Renaissance Africaine.

Si l’euphorie médiatique peut se comprendre, il est utile de la tempérer et de souligner qu’elle ne repose que sur un certain manque de perspective historique. Cela fait environ 500 ans que l’Afrique est un eldorado pour l’élite occidentale. La première marchandise fut son sang déporté par millions, la seconde marchandise, son sol et ses ressources durant la colonisation. L’élite occidentale alla même jusqu’à modifier l’agriculture des régions de l’Afrique afin d’assurer les importations nécessaires en métropole. Dans le même temps, grâce à ses colonies, elle put assurer économiquement ses exportations en inondant l’Afrique de nouveaux produits de consommation faisant la joie de quelques sociétés privées.

Ce schéma se poursuit encore aujourd’hui avec une exploitation du sol plus efficace et maquillée derrière des mécanismes diplomatiques. L’Afrique n’est pas un nouvel eldorado d’opportunités, c’est simplement que les conjectures d’aujourd’hui permettent d’envisager de nouveaux secteurs d’enrichissement, comme par exemple ceux du numérique et du multimédia.

Quant à son taux démographique, aussi élevé soit-il, s’il rend plus difficile la capacité de contrôler ce continent, il ne peut impressionner personne. Contrairement à la République populaire de Chine qui est l’héritière d’une identité bâtie au travers d’un royaume. L’Afrique d’aujourd’hui n’hérite pas d’un royaume. Mais de centaines de royaumes remplacés par des pays coloniaux auxquels les populations semblent très attachées et peu intéressées au sort de leurs voisins. Donc sa puissance démographique ne peut être perçue comme une arme cohérente. Elle ne pourra l’être que si ses pays parviennent à déployer une recherche scientifique de pointe leur permettant de se mettre à l’abri sur le plan militaire et économique.

Autrement l’Afrique fournira simplement une main d’œuvre plus importante pour l’extraction de ses ressources, elle restera ce qu’elle est à l’heure actuelle. Une terre inondée par les produits des multinationales étrangères dont elle ne cesse d’augmenter le chiffre d’affaire. Et même si une bourgeoisie et moyenne classe apparaissent ici et là sur son sol, elles n’en demeurent pas moins prisonnières d’un système de consommation qui trie les personnes en fonction de leurs biens matériels. De la même manière qu’il attribue bon ou mauvais point en fonction de la croissance d’un état. L’Afrique est et demeurera une terre de consommation du modèle capitaliste financier néo-libéral et autres sobriquets, si elle se contente d’utiliser comme échelle de valeurs celle du marché.

Mine d'or
Mine d’or à l’Est de la Republic du Kongo.

Ainsi lorsqu’on parle de renaissance africaine ou plus modestement de retour de l’Afrique, de quelle Afrique parle-t-on ? L’Afrique du PIB, PNB, de la croissance, du chômage, des retraites, du tout goudron ? D’ une Afrique qui si elle souhaite devenir compétitive sur le plan économique comme les autres continents devra faire mieux dans l’exploitation de son sol ? On parle de cette Afrique dans laquelle le port d’un pagne, l’alimentation et la maîtrise d’une langue suffisent à s’identifier en tant qu’africain. Mais dans le même temps on ne porte qu’un intérêt assez bref à la faune, la flore, à l’héritage familial, pourtant piliers du vivre ensemble des sociétés dites traditionnelles ?

Si c’est de cette Afrique dont il est question, alors il ne s’agit pas de renaissance ou d’un quelconque retour. Mais plutôt de la mort de l’Afrique de rites et de mystères au profit d’une nouvelle Afrique taillée sur mesure pour le capitalisme libéral. Et donc l’Afrique de l’exploitation de l’humain, du sol et de l’intégralité de la faune et flore par l’humain à l’avantage d’une poignée d’humains.

On peut parfaitement estimer que cette nouvelle Afrique est plus intéressante en termes d’aventures humaines que la précédente. Et se dire que cette ancienne Afrique, sans avoir une quelconque idée de ses visions, n’a rien de pertinent à nous offrir. Ce qui reviendrait à estimer que ses 300 000 ans d’expériences humaines furent un vide d’existence et donc de rejoindre sa mise à mort programmée depuis que Victor Hugo affirma que l’Afrique n’avait pas d’histoire. C’est effectivement une possibilité, mais penser ainsi aurait des allures de défaite. Cela reviendrait à célébrer la victoire non pas de l’Occident comme on pourrait le penser, mais de cette vieille idéologie financière d’Amsterdam que Jacques Attali nomme « Ordre Marchand » dans son livre une brève histoire de l’avenir.

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Ville de Johannesburg
Vue aérienne de la ville de Johannesburg en Afrique du Sud. L’expansion du tout goudron et bêton est devenue la nouvelle norme de mesure du progrès et de la richesse de cette nouvelle Afrique.

 

De la Renaissance Africaine (Partie II)

 

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En effet, si aujourd’hui lorsque nous parlons de finance internationale, deux places nous viennent aussitôt en tête, la City de Londres et New York symboles d’un monde anglo-saxon de l’efficacité économique et du progrès scientifique. On a vite fait d’oublier qu’elles ne sont que les héritières d’Amsterdam, ce simple marché des blés du Nord jusqu’au XVe siècle. Mais qui devint en l’espace de quelques années la première citadelle du capitalisme moderne avec la Compagnie des Indes Orientales, que l’on retrouve dans l’histoire de l’esclavage et de la colonisation, la Banque d’Amsterdam et la Bourse créées respectivement en 1602, 1609 et 1611. Ces trois structures inspirèrent chacune dans leurs domaines d’activité les pays voisins.

L’influence d’Amsterdam se fit particulièrement ressentir dans l’actuel Angleterre puisqu’elle participa grandement via le financement aux œuvres du régicide Oliver Cromwell (1599 – 1658). Ce dernier considéré comme le père du Commonwealth républicain, la République anglaise, devint Lord Protecteur, chef du Parlement. Héritier de la Réforme, il se distingua par une politique violente envers les irlandais catholiques puisqu’il en envoya en esclavage dans les îles de la Jamaïque.
A New York, l’impact de l’influence d’Amsterdam est plus perceptible puisque cette ville se nommait autrefois Nouvelle-Amsterdam qui désignait l’île de Manhattan, la capitale financière de New York. S’y trouvait l’établissement de la Compagnie des Indes occidentales implanté au XVIIe siècle, tête de pont et capitale administrative de la Nouvelle-Néerlandaise. C’est en 1674 que la ville fut définitivement renommée New York, en honneur au duc d’York frère de Charles II d’Angleterre.

De ces deux centres historiques du système financier jaillirent l’ensemble des modèles qui structurent le capitalisme et l’économie libérale de l’Occident et du reste de l’Europe. Mais ces modèles de gestion de sociétés n’étaient pas inhérents à la psyché des populations d’Europe. C’est par conquête économique, politique et militaire que cette idéologie financière a pu s’imposer. Cela nous pouvons l’affirmer pour deux raisons que renseignent parfaitement l’histoire de l’Europe depuis Amsterdam.

Wall Street Amsterdam
La rue de Wall Street à Manathan à New York. Symbole par excellence de réussite, Ancienne frontière de la Nouvelle-Amsterdam et autrefois nommée Waal Straat en néerlandais en référence aux colonies wallons.

La première, si Amsterdam est la mère de certaines grandes places financières, elle fut également à son tour la fille d’une autre idéologie. Idéologie qui se retrouva marquée dans une autre de ses dénominations « New Jerusalem ». Il est difficile de comprendre comment ce qui n’était qu’un simple marché de blé du Nord devint en moins d’un siècle la plaque tournante de la finance de l’Europe sans effectuer un rapprochement avec l’arrivée massive des Juifs en Hollande.

En effet, en 1492 et 1496, le Royaume d’Espagne et du Portugal expulsèrent de leur territoire l’intégralité des Juifs refusant la conversion catholique. À cet instant la quasi totalité des Maisons Royales d’Europe leur refusaient l’accès. Seule la Hollande, principale province des Provinces-Unies leur autorisa le droit d’asile. Une grande migration s’en suivit et Amsterdam fut surnommée au sein des populations Juives de l’époque, « New Jerusalem ». La Hollande bénéficia de l’apport technologique et financier qu’apportèrent une élite Juive. L’expérience maritime acquise par ces derniers dans la Péninsule Ibérique se retrouva subitement dans les mains d’une Hollande capable de rivaliser avec les plus grandes puissances maritimes du moment, l’Espagne et le Portugal. Ses oeuvres dans l’esclavage puis la colonisation en témoignent largement.

Or comme nous le rappelle Jacques Attali dans Les Juifs, le monde et l’argent, une partie de l’élite Juive est la fondatrice de l’éthique capitalisme, et d’après ses mots, le premier banquier. Elle entretient un rapport étroit avec l’expansion de « l’Ordre Marchand » et son idéologie qui consiste à faire de chaque instant de vie, une opportunité d’enrichissement financier. Et c’est tout naturellement que l’on retrouva aux côtés de Cromwell, Manassé Ben Israël, rabbin et diplomate d’Amsterdam qui obtint de l’anglais le retour des Juifs et crypto-Juifs en Angleterre en 1656 en remerciement des coups de mains financiers et technologiques.

La seconde raison prouvant que l’Occident fut initialement opposé à l’expansion de cette idéologie sûrement pour des raisons religieuses tient simplement aux bouleversements observés dans ses pays, l’apparition progressive de la République. Si du point de vue médiatique elle semble être perçue comme un progrès, elle est avant tout le fruit de luttes opposant la noblesse avec une certaine frange de la bourgeoisie, le droit de naissance opposé au droit du travail. C’est la classe bourgeoise liée à l’Ordre Marchand qui a nécessité de restreindre le pouvoir politique d’une noblesse capable d’effacer des dettes par décision du Roi. Il s’agissait pour elle de réduire le pouvoir d’une noblesse afin de s’assoir également à la table des décideurs sans avoir à justifier une origine de naissance.

Pour se faire, la bourgeoisie se servit si possible d’un peuple bien souvent exploité et désabusé à qui elle promit l’égalité et liberté. Ce dernier dont le son de voix fut très largement une parenthèse dans l’histoire des Maisons Royales reçut chaque ajustement social comme une libération. Mais cette libération est malheureusement illusoire, si le changement de statut de serf à celui de salarié a modifié son rapport à l’expérience humaine en améliorant sa condition de vie. Elle n’a pas pu l’empêcher de subir une aliénation plus pernicieuse que les précédentes.

Toute la liberté obtenue ne s’exprime que dans la prison de l’argent, il faut en posséder pour pourvoir en exprimer. Le sort du sdf durant l’hiver nous rappelle sans cesse cette réalité que nos quotidiens tentent de masquer. Pire encore, lorsqu’il tente d’exprimer cette liberté par les loisirs et divertissements, il enrichit un tiers. C’est-à-dire que peu importe le fait qu’il travaille au bureau ou bien qu’il soit en vacances, chaque acte qu’il pose participe en bout de chaînes à l’enrichissement des membres d’une oligarchie qui entend faire perdurer l’idéologie de l’Ordre Marchand. Et c’est cette idéologie que l’élite Occidentale dans sa folie colonisatrice a su transporter partout où elle a déployé ses bannières et donc bien sûr en Afrique.

En ayant adopté bien en général de force, les langues, modèles d’administration étatiques, le système religieux, scolaire et justice de l’Occident, l’Afrique est en passe de devenir dans sa quasi intégralité la fille idéologique de cette dernière. De la même manière que l’Europe fut contrainte de rejeter son héritage Celte, Slave et Germain, les populations d’Afrique semblent dans leur majorité ne pas percevoir qu’elles sont contraintes à se débarrasser de leur héritage dit traditionnel et de tous les rouages de gestion qui les maintiennent hors des griffes de l’Ordre Marchand.

Goudron, béton et investisseurs étrangers fascinent toujours plus des consciences en lutte pour l’existence quotidienne. Pensant rompre le cordon ombilical avec l’Occident, elle ne fait que réaliser ce que l’Angleterre fit avec la Hollande, phagocyter et renommer toutes ses acquisitions sans en altérer la vision et l’idéologie. Au lieu que ce soit l’élite occidentale qui génère et organise les inégalités sociales en Afrique. Se sont les populations africaines en quête de croissance qui entretiennent désormais quotidiennement un système foncièrement inégalitaire, générateur d’apartheid sur la base des revenus, aliénant et destructeur pour la planète. Ce qui est tragiquement paradoxal puisque c’est du Sang de ses Ancêtres que ce même système se nourrit depuis plus de 400 ans.

Il ne s’agit pas simplement de consommer africain ou local, mais de se demander pour quelles raisons devrait-on payer pour se nourrir, consommer de l’eau ou encore disposer d’une terre pour se loger. Ces questions peuvent sembler naïves voire utopiques pour nous qui justifions l’infiltration du paramètre monétaire dans toutes les sphères de vie de notre quotidien, pourtant elles sont à notre portée puisque d’autres sociétés ont su s’organiser et transmettre des modèles non aliénants à ce stade. C’est au prix de ces questionnements mettant en cause les fondements de l’idéologie de l’Ordre Marchand que la réflexion d’un autre vivre ensemble est possible.

« Le Grand Esprit nous a donné une vaste terre pour y vivre, et des bisons, des daims, des antilopes et autres gibier. Mais vous êtes venus et vous m’avez volé ma terre. Vous tuez mon gibier. Il devient dur alors pour nous de vivre.

Maintenant vous nous dites que pour vivre, il faut travailler. Or le Grand Esprit ne nous a pas fait pour travailler, mais pour vivre de la chasse.

Vous autres, hommes blancs, vous pouvez travailler si vous le voulez. Nous ne vous gênons nullement. Mais à nouveau vous nous dites « pourquoi ne devenez-vous pas civilisés ? »Nous ne voulons pas de votre civilisation ! Nous voulons vivre comme le faisaient nos pères et leurs pères avant eux. »

— Crazy Horse, chef des Lokota Oglalas