Le Suicide du Mélanoderme

Dans un reportage publié le 14 Novembre 2017, la CNN par l’intermédiaire de la journaliste Nima Elbagir nous dévoile d’après ses images le quotidien des mélanodermes d’Afrique vendus aux enchères dans l’actuel Libye. Commença alors au sein des populations mélanodermes originaires ou non d’Afrique un ballet d’indignation. Face à la banalité de ces actes de vente, l’émotion se transforma rapidement en colère et douleur. Des manifestations spontanées s’organisèrent dans certains pays d’Afrique. À Paris, une « marée noire » inonda les Champs-Élysées1. Le mélanoderme d’Afrique venait enfin de sortir pour un bref instant de la tranquillité de son doux rêve pour le cauchemar du réel.

Le cauchemar du réel, parce qu’au delà de l’émotion suscitée, il faut malheureusement constater qu’il fallut attendre un reportage de la CNN réalisé en 2017 pour que la gravité d’une situation éclate enfin aux yeux du grand nombre. Une situation pourtant connue depuis 2011 par l’Union Africaine et signalée par de nombreuses associations internationales dont Human Rights Watch et Amnesty International. Jean Ping alors président de la commission de l’UA cette année s’exprimait déjà en ces termes : « On tue des Noirs, on égorge des Noirs, on accuse les Noirs d’être des mercenaires. Vous trouvez ça normal qu’un pays qui compte un tiers de Noirs confonde Noirs et mercenaires ? »2

Mais alors que s’est-il passé entre 2011 et 2017 concernant le sort de ces populations mélanodermes de Libye dont aujourd’hui le synonyme les désignant n’est plus mercenaire mais migrant ? Rien ou alors très peu. Et c’est justement ce qu’a de symbolique cette émotion suscitée suite au reportage de la CNN. Elle révèle au mélanoderme qui souhaitait encore croire à l’égalité et la justice de ce système que sa vie ne vaut malheureusement pas plus que 400$.

Son sort n’intéresse pas l’élite politique subsaharienne qui n’a pas su s’organiser pour informer quotidiennement les masses de ce qui se jouait en Libye. Elle préfère se distinguer par ces silences complices et méprisants dont elle a le secret. Cette élite qui pourtant s’était rendue en grande pompe à Paris soutenir la France dans le deuil des journalistes du journal satirique Charlie Hebdo. Le sort du mélanoderme intéresse encore moins une élite occidentale qui avait pourtant en charge conformément à la résolution de l’O.N.U. de veiller sur les populations civiles durant l’intervention de l’OTAN en Libye.

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Photo prise le 10 octobre 2017 : des migrants assis dans un centre de détention de Zouara, dans l’ouest de la Libye. Photo : Reuters/Hani Amara

Mais le plus grave et surprenant est que le mélanoderme ne s’intéresse pas à son propre sort, pire encore il tente de nier la violence du système à son endroit sous prétexte qu’il aurait de bonnes interactions amicales et professionnelles avec les autres communautés. Peu importe les situations d’injustices sociales vécues par le mélanoderme. On en trouve toujours de ces mélanodermes qui tentent d’expliquer qu’il s’agit simplement de cas isolés n’ayant aucun lien les uns avec les autres. Que le racisme n’est plus une cause en 2017. Ainsi, il s’injecte une dose quotidienne de somnifère qui le plonge dans le rêve de l’égalité. Et lorsqu’un fait divers tel que celui relaté par la CNN vient le sortir de son rêve, il prétend s’offusquer avec la première énergie contre cette injustice.

Il ne fait que prétendre parce que c’est le même que l’on retrouve le lendemain soit à la mosquée à réaliser ses 05 prières quotidiennes envers Allah, soit dans une église affiliée à l’obédience catholique ou protestante évangélique. Le Mélanoderme feindra de ne pas savoir que ces trois structures religieuses sont les premières à avoir justifié, structuré et béni sous les ordres de Dieu sa mise en esclavage.

Il oublie avec un certain brio que l’esclavage arabo-musulman qui permit la pénétration de la religion musulmane dans les pays subsahariens actuels fit d’après les chiffres de l’historien Tidiane N’diaye 18 millions de déportés vers l’Arabie. Déportés pour la majorité disparus après des castrations généralisées sur une période s’étalant du VIIe au XXe siècle, voire XXIe puisqu’il se poursuit encore en Mauritanie à l’instant où ces lignes s’écrivent. Le mélanoderme dira ignorer que l’esclavage puis l’apartheid des États-Unis et d’Afrique du Sud, inspiré du modèle de l’État d’Orange, ont en racine les réformes protestantes luthériennes et calvinistes.

Bien que les systèmes religieux aient toujours cherché à façonner la vie des croyants selon une certaine tradition, subitement la religion devient pour le mélanoderme une affaire personnelle, il s’accommode parfaitement de cette contradiction mais sera surpris d’observer l’existence de Juifs néo-nazis.

Lorsque l’incohérence ne se situe pas sur le plan religieux, elle se retrouve sur le plan social, le mélanoderme est timide à reconnaître qu’il n’est pas le bienvenu dans ses différents pays hôtes. Il persiste à analyser les problèmes sociaux-économiques en termes de démocratie, de laïcité, de croissance et de développement. Et non sous l’angle de l’adversité comme s’il souhaitait éloigner un implacable constat. Peu importe la perspective à partir de laquelle on regarde cette planète, une constante saute aux yeux : là où le mélanoderme est représenté, il est toujours relégué au bas de l’échelle sociale.

C’est le cas des dalits, les fameux intouchables d’Inde qui sont repoussés vers certaines côtes pour ce qu’il en reste et vivent en dehors parfois de ce qui est appelée la civilisation. Dans l’Océanie, en Papouasie Occidentale, les populations majoritairement mélanodermes sont persécutées et pourchassés dans le plus grand silence par l’Indonésie. Cette dernière revendique la Papouasie Occidentale comme une partie de son territoire depuis 1969. Les Papou qui représentaient 96% de la population locale au début des années 70, sont aujourd’hui minoritaires.

Au Venezuela et au Brésil, la communauté mélanoderme souffre d’une absence totale de représentativité à l’échelle nationale, héritière de l’esclavage, elle constitue la communauté la plus défavorisée3.

En France, terre auto-proclamée des droits de l’homme et de la liberté, l’amie intime des présidents d’éternité de la Françafrique. On constate sans grande surprise dans la continuité du Code Noir de Louis XIV que la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe et le département de Mayotte, terres de mélanodermes, accusent d’énormes retards d’infrastructures en comparaison avec la métropole. Retards leur donnant en certains endroits des allures de bidonville d’Afrique subsaharienne4. On constate également qu’une fois sorti du cadre du sport et du divertissement, la proportion de mélanoderme se réduit comme peau de chagrin pour devenir quasi-inexistante dans la haute fonction publique.

Quand le racisme structurel envers le mélanoderme ne semble plus contenter une élite politique, c’est à nouveau son intégrité physique qui est visée. C’est ce que fit l’Afrique du Sud avec l’aide de son chimiste Wouter Basson plus connu sous le nom de « docteur-la-mort ». À la tête du Project Coast, il était chargé de mettre au point des armes biologiques ne devant cibler que les mélanodermes, ses recherches allèrent de la stérilisation à l’empoisonnement. C’est plusieurs millions qui furent engouffrés et sur la liste des principaux états participant à ce projet, on retrouve sans surprise, Les États-Unis, la Suisse, la France, l’Angleterre et un nouveau venu au club des pays colonisateurs, Israël. Les faits d’armes du chimiste durant l’apartheid ne sont plus un secret mais il continue pourtant de jouir de ses droits de citoyen5.

Ce dernier aurait pu n’être qu’une parenthèse de l’histoire si le gouvernement israélien, sûrement par nostalgie de certains de ses pères religieux ne décida de mettre sur pied une politique de stérilisation des felashas, une communauté éthiopienne mélanoderme se réclamant héritiers d’Israël6. Aux États-Unis, le champion en titre du racisme envers les populations mélanodermes, le FBI présidé par Edgar J. Hoover ne trouva pas mieux que de désigner le Black Panther Party comme organisation terroriste numéro une menaçant jusqu’à la sécurité intérieure du pays. Or le seul crime des Black Panther Party fut de fournir aux populations mélanodermes du sol américain, ce que l’administration leur refusait depuis des siècles, la liberté et la sécurité.

Malgré cette liste non-exhaustive de faits avérés et commentés qui pavent la tumultueuse existence du mélanoderme, il parvient encore à être surpris par la vente de ses semblables. Tout simplement parce qu’il refuse d’admettre qu’une guerre lui a été déclarée sur la base de son phénotype depuis 500 ans par l’élite occidentale et beaucoup plus par une partie du monde sémite, et que l’intégralité de son quotidien n’en est que le reflet. Il préfère continuer à nourrir un Dieu dont on peine à percevoir les actes posés en faveur du mélanoderme. Ou alors préfère se contenter de son épanouissement économique lorsque ce dernier est acquis.

S’il exprime une revendication, comme c’est actuellement le cas aux États-Unis avec le mouvement Black Lives Matter, c’est celle de pouvoir jouir des mêmes privilèges que l’ensemble des citoyens, c’est-à-dire d’avoir une place digne dans le système. Malheureusement le système dominant d’inspiration occidentale n’a jamais été pensé pour lui offrir une quelconque place autre que celle de marchandise ou au mieux d’élément décoratif. Qu’il s’agisse du pilier religieux ou de la charpente financière, ils ont pu fleurir en se nourrissant abondamment de son sang, alors comment pourraient-ils soudainement être des vecteurs de liberté et de dignité pour lui ?

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Affiche dans le métro parisien de SOS Racisme

Penser le changement de la condition générale du mélanoderme en empruntant les solutions du système qui lui a pourtant retiré son humanité, c’est simplement poursuivre le suicide en cours. C’est accepter demeurer le jouet d’une sphère médiatique qui saura influencer ses émotions pour offrir des tribunes à des héros providentiels qui se révèleront n’être que des loups déguisés en agneau comme ce fut le cas avec le 44e président des États-Unis, Barack Hussein Obama7.

Les circonstances le montrent déjà clairement, le mélanoderme n’a pas d’autres choix. S’il désire acquérir une liberté effective, il doit réaliser qu’il est en guerre et se poser la principale question : « pour quelles raisons est-il systématiquement agressé et méprisé ? » Peut-être alors commencera-t-il à générer les solutions lui permettant de s’affranchir des règles du système et penser en dehors de la logique religieuse, médiatique et scolaire. S’il se refuse à considérer que sa présence est un problème et que sa condition est le fruit de politiques menées, c’est qu’il ne lui reste plus qu’à donner raison aux philosophes du dit « Siècle des Lumières » et à l’écrivain Joseph Arthur de Gobineau8.

Quant au leucoderme, il ne faudrait pas que l’articulation de ce texte lui donne le sentiment de ne pas être concerné. Si ses médias tentent de lui faire oublier le prix de ses divertissements présents et autres gadgets technologiques. Il hérite par ricochet de son appartenance à sa nation des agissements de son élite. Il lui faut donc également répondre à cette épineuse question s’il ne souhaite pas être surpris un matin par des hordes de mélanodermes s’en prenant à ses enfants dans un esprit de vengeance. D’autant plus que leurs sorts sont liés, la violence de l’ancien système d’usure mué en capitalisme néo-libéral, qui fait de la marchandisation de chaque parcelle de la vie une norme et l’accroissement des inégalités dans le monde une constante, a pour capitale Wall Street, une des filles idéologiques d’Amsterdam, l’ancienne « New Jerusalem ».

Or la première marchandise cotée à la bourse de Wall Street fut justement le mélanoderme fraîchement débarqué des navires négriers. Si néanmoins le leucoderme persiste à se penser détaché du sort du mélanoderme, il peut toujours se demander par quelle étrange curiosité historique, de nombreuses maisons royales européennes décidèrent de représenter sur leurs armoiries une tête de mélanoderme orné d’une couronne. Pourquoi tandis que la Péninsule Ibérique appuyée par le Pape se lançait dans une politique de déshumanisation du mélanoderme justifiant son transport aux Amériques. Le grand absent de la traite Atlantique, le Saint Empire romain germanique, dont le cœur était l’actuel Allemagne, avait pour Saint patron le mélanoderme Saint-Maurice aussi connu sous le nom de Maurice d’Agaune de Thèbes. De ces questions, le leucoderme pourrait en apprendre davantage sur l’histoire silencieuse de son continent.

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Pierre Ier reçoit un bouclier frappé de la croix de saint George et 04 têtes mélanodermes couronnées (retable de saint George de l’église de la Merci à Téruel, par Jerónimo Martínez, 1524)

(1) Un millier de personnes manifestent à Paris contre l’esclavage en Libye, Article du journal Le Monde.

(2) L’inquiétude grandit pour les populations noires en Libye, article du journal Le Monde du 07/09/2011
Le calvaire des africaines noirs de Tripoli, brutalisé par les révolutionnaires libyens.

(3) Au Brésil, un racisme cordial, article du journal Le Monde.
Les Noirs Au Brésil, en 2014, article extrait du livre Je suis toujours favela de l’édition Anacaona.

(4) Un taux de chômage de 19,4% en moyenne en 2014, article de l’Insee.

(5) Dr la Mort, livre de Tristant Mendès France.
Documentaire France 3 intitulé Docteur la Mort.
L’Afrique du Sud, ex-Laboratoire secret de bio-terrorisme des démocraties du Réseau Voltaire.

(6) Quand Israël impose la contraception à ses Ethiopiennes, article daté du 30 Janvier 2013 du Le Point.
An Inconveivable Crime, Israel’s patronizing and inhumane treatment of Ethiopian women is nothing new, article de Décembre 2012 d’Haaretz, un des quatre plus grands quotidiens d’Israël.
Les Juifs noirs victimes de racisme en Israël : ce peuple oublié du reste du monde, publié sur CanalFrance.
Israël : pourquoi les felashas sont en colère du journal L’Express publié le 04 Mai 2015.
Juifs mais Ethiopiens, Israël ne veut plus d’eux du journal Jeune Afrique publié le 03 Juillet 2013.

(7) http://chroniques-baka.com/la-science-de-lepouventail

(8) « On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir. […] Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous mêmes chrétiens. » Montesquieu, De l’esprit des lois.

De la Renaissance Africaine (Partie I)

D’après la majorité des modèles fournis par les organismes internationaux concernant l’Afrique depuis l’an 2 000, ce continent est malgré ses nombreuses contradictions présenté comme étant le continent de demain. L’argument choc, son taux démographique qui fait dire à certains simulateurs que la population de ce continent atteindra 6 milliards d’habitants en 2100 contre environ 1,216 milliard actuellement. Faisant de la région la plus peuplée et la plus jeune du monde. L’Afrique subsaharienne, est donc décrite comme le nouvel eldorado du XXIe siècle des investisseurs de quasiment tous les secteurs privés dont les portes furent ouvertes par les plans de restructuration du FMI.

Et bien évidemment cette euphorie pour une Afrique de demain compétitive et bénie d’investisseurs apportant des capitaux étrangers, n’a pas manqué de galvaniser certaines consciences de ce continent. Inspirées par la locomotive à production qu’est le Nigeria, elles entrevoient les signes d’un retour d’une Afrique forte dans le théâtre international. La mise à nu progressive des liens souterrains entretenus par une oligarchie occidentale et les chefs d’états africains rassurent. Les consciences changent, les temps ne sont plus ceux d’hier, l’Afrique se libère petit à petit. On se permet même alors de parler de Renaissance Africaine.

Si l’euphorie médiatique peut se comprendre, il est utile de la tempérer et de souligner qu’elle ne repose que sur un certain manque de perspective historique. Cela fait environ 500 ans que l’Afrique est un eldorado pour l’élite occidentale. La première marchandise fut son sang déporté par millions, la seconde marchandise, son sol et ses ressources durant la colonisation. L’élite occidentale alla même jusqu’à modifier l’agriculture des régions de l’Afrique afin d’assurer les importations nécessaires en métropole. Dans le même temps, grâce à ses colonies, elle put assurer économiquement ses exportations en inondant l’Afrique de nouveaux produits de consommation faisant la joie de quelques sociétés privées.

Ce schéma se poursuit encore aujourd’hui avec une exploitation du sol plus efficace et maquillée derrière des mécanismes diplomatiques. L’Afrique n’est pas un nouvel eldorado d’opportunités, c’est simplement que les conjectures d’aujourd’hui permettent d’envisager de nouveaux secteurs d’enrichissement, comme par exemple ceux du numérique et du multimédia.

Quant à son taux démographique, aussi élevé soit-il, s’il rend plus difficile la capacité de contrôler ce continent, il ne peut impressionner personne. Contrairement à la République populaire de Chine qui est l’héritière d’une identité bâtie au travers d’un royaume. L’Afrique d’aujourd’hui n’hérite pas d’un royaume. Mais de centaines de royaumes remplacés par des pays coloniaux auxquels les populations semblent très attachées et peu intéressées au sort de leurs voisins. Donc sa puissance démographique ne peut être perçue comme une arme cohérente. Elle ne pourra l’être que si ses pays parviennent à déployer une recherche scientifique de pointe leur permettant de se mettre à l’abri sur le plan militaire et économique.

Autrement l’Afrique fournira simplement une main d’œuvre plus importante pour l’extraction de ses ressources, elle restera ce qu’elle est à l’heure actuelle. Une terre inondée par les produits des multinationales étrangères dont elle ne cesse d’augmenter le chiffre d’affaire. Et même si une bourgeoisie et moyenne classe apparaissent ici et là sur son sol, elles n’en demeurent pas moins prisonnières d’un système de consommation qui trie les personnes en fonction de leurs biens matériels. De la même manière qu’il attribue bon ou mauvais point en fonction de la croissance d’un état. L’Afrique est et demeurera une terre de consommation du modèle capitaliste financier néo-libéral et autres sobriquets, si elle se contente d’utiliser comme échelle de valeurs celle du marché.

Mine d'or
Mine d’or à l’Est de la Republic du Kongo.

Ainsi lorsqu’on parle de renaissance africaine ou plus modestement de retour de l’Afrique, de quelle Afrique parle-t-on ? L’Afrique du PIB, PNB, de la croissance, du chômage, des retraites, du tout goudron ? D’ une Afrique qui si elle souhaite devenir compétitive sur le plan économique comme les autres continents devra faire mieux dans l’exploitation de son sol ? On parle de cette Afrique dans laquelle le port d’un pagne, l’alimentation et la maîtrise d’une langue suffisent à s’identifier en tant qu’africain. Mais dans le même temps on ne porte qu’un intérêt assez bref à la faune, la flore, à l’héritage familial, pourtant piliers du vivre ensemble des sociétés dites traditionnelles ?

Si c’est de cette Afrique dont il est question, alors il ne s’agit pas de renaissance ou d’un quelconque retour. Mais plutôt de la mort de l’Afrique de rites et de mystères au profit d’une nouvelle Afrique taillée sur mesure pour le capitalisme libéral. Et donc l’Afrique de l’exploitation de l’humain, du sol et de l’intégralité de la faune et flore par l’humain à l’avantage d’une poignée d’humains.

On peut parfaitement estimer que cette nouvelle Afrique est plus intéressante en termes d’aventures humaines que la précédente. Et se dire que cette ancienne Afrique, sans avoir une quelconque idée de ses visions, n’a rien de pertinent à nous offrir. Ce qui reviendrait à estimer que ses 300 000 ans d’expériences humaines furent un vide d’existence et donc de rejoindre sa mise à mort programmée depuis que Victor Hugo affirma que l’Afrique n’avait pas d’histoire. C’est effectivement une possibilité, mais penser ainsi aurait des allures de défaite. Cela reviendrait à célébrer la victoire non pas de l’Occident comme on pourrait le penser, mais de cette vieille idéologie financière d’Amsterdam que Jacques Attali nomme « Ordre Marchand » dans son livre une brève histoire de l’avenir.

Lire la suite : De la Renaissance Africaine (Partie II)

 

Ville de Johannesburg
Vue aérienne de la ville de Johannesburg en Afrique du Sud. L’expansion du tout goudron et bêton est devenue la nouvelle norme de mesure du progrès et de la richesse de cette nouvelle Afrique.

 

De la Renaissance Africaine (Partie II)

 

Cet article fait suite à : De la Renaissance Africaine (Partie I)

En effet, si aujourd’hui lorsque nous parlons de finance internationale, deux places nous viennent aussitôt en tête, la City de Londres et New York symboles d’un monde anglo-saxon de l’efficacité économique et du progrès scientifique. On a vite fait d’oublier qu’elles ne sont que les héritières d’Amsterdam, ce simple marché des blés du Nord jusqu’au XVe siècle. Mais qui devint en l’espace de quelques années la première citadelle du capitalisme moderne avec la Compagnie des Indes Orientales, que l’on retrouve dans l’histoire de l’esclavage et de la colonisation, la Banque d’Amsterdam et la Bourse créées respectivement en 1602, 1609 et 1611. Ces trois structures inspirèrent chacune dans leurs domaines d’activité les pays voisins.

L’influence d’Amsterdam se fit particulièrement ressentir dans l’actuel Angleterre puisqu’elle participa grandement via le financement aux œuvres du régicide Oliver Cromwell (1599 – 1658). Ce dernier considéré comme le père du Commonwealth républicain, la République anglaise, devint Lord Protecteur, chef du Parlement. Héritier de la Réforme, il se distingua par une politique violente envers les irlandais catholiques puisqu’il en envoya en esclavage dans les îles de la Jamaïque.
A New York, l’impact de l’influence d’Amsterdam est plus perceptible puisque cette ville se nommait autrefois Nouvelle-Amsterdam qui désignait l’île de Manhattan, la capitale financière de New York. S’y trouvait l’établissement de la Compagnie des Indes occidentales implanté au XVIIe siècle, tête de pont et capitale administrative de la Nouvelle-Néerlandaise. C’est en 1674 que la ville fut définitivement renommée New York, en honneur au duc d’York frère de Charles II d’Angleterre.

De ces deux centres historiques du système financier jaillirent l’ensemble des modèles qui structurent le capitalisme et l’économie libérale de l’Occident et du reste de l’Europe. Mais ces modèles de gestion de sociétés n’étaient pas inhérents à la psyché des populations d’Europe. C’est par conquête économique, politique et militaire que cette idéologie financière a pu s’imposer. Cela nous pouvons l’affirmer pour deux raisons que renseignent parfaitement l’histoire de l’Europe depuis Amsterdam.

Wall Street Amsterdam
La rue de Wall Street à Manathan à New York. Symbole par excellence de réussite, Ancienne frontière de la Nouvelle-Amsterdam et autrefois nommée Waal Straat en néerlandais en référence aux colonies wallons.

La première, si Amsterdam est la mère de certaines grandes places financières, elle fut également à son tour la fille d’une autre idéologie. Idéologie qui se retrouva marquée dans une autre de ses dénominations « New Jerusalem ». Il est difficile de comprendre comment ce qui n’était qu’un simple marché de blé du Nord devint en moins d’un siècle la plaque tournante de la finance de l’Europe sans effectuer un rapprochement avec l’arrivée massive des Juifs en Hollande.

En effet, en 1492 et 1496, le Royaume d’Espagne et du Portugal expulsèrent de leur territoire l’intégralité des Juifs refusant la conversion catholique. À cet instant la quasi totalité des Maisons Royales d’Europe leur refusaient l’accès. Seule la Hollande, principale province des Provinces-Unies leur autorisa le droit d’asile. Une grande migration s’en suivit et Amsterdam fut surnommée au sein des populations Juives de l’époque, « New Jerusalem ». La Hollande bénéficia de l’apport technologique et financier qu’apportèrent une élite Juive. L’expérience maritime acquise par ces derniers dans la Péninsule Ibérique se retrouva subitement dans les mains d’une Hollande capable de rivaliser avec les plus grandes puissances maritimes du moment, l’Espagne et le Portugal. Ses oeuvres dans l’esclavage puis la colonisation en témoignent largement.

Or comme nous le rappelle Jacques Attali dans Les Juifs, le monde et l’argent, une partie de l’élite Juive est la fondatrice de l’éthique capitalisme, et d’après ses mots, le premier banquier. Elle entretient un rapport étroit avec l’expansion de « l’Ordre Marchand » et son idéologie qui consiste à faire de chaque instant de vie, une opportunité d’enrichissement financier. Et c’est tout naturellement que l’on retrouva aux côtés de Cromwell, Manassé Ben Israël, rabbin et diplomate d’Amsterdam qui obtint de l’anglais le retour des Juifs et crypto-Juifs en Angleterre en 1656 en remerciement des coups de mains financiers et technologiques.

La seconde raison prouvant que l’Occident fut initialement opposé à l’expansion de cette idéologie sûrement pour des raisons religieuses tient simplement aux bouleversements observés dans ses pays, l’apparition progressive de la République. Si du point de vue médiatique elle semble être perçue comme un progrès, elle est avant tout le fruit de luttes opposant la noblesse avec une certaine frange de la bourgeoisie, le droit de naissance opposé au droit du travail. C’est la classe bourgeoise liée à l’Ordre Marchand qui a nécessité de restreindre le pouvoir politique d’une noblesse capable d’effacer des dettes par décision du Roi. Il s’agissait pour elle de réduire le pouvoir d’une noblesse afin de s’assoir également à la table des décideurs sans avoir à justifier une origine de naissance.

Pour se faire, la bourgeoisie se servit si possible d’un peuple bien souvent exploité et désabusé à qui elle promit l’égalité et liberté. Ce dernier dont le son de voix fut très largement une parenthèse dans l’histoire des Maisons Royales reçut chaque ajustement social comme une libération. Mais cette libération est malheureusement illusoire, si le changement de statut de serf à celui de salarié a modifié son rapport à l’expérience humaine en améliorant sa condition de vie. Elle n’a pas pu l’empêcher de subir une aliénation plus pernicieuse que les précédentes.

Toute la liberté obtenue ne s’exprime que dans la prison de l’argent, il faut en posséder pour pourvoir en exprimer. Le sort du sdf durant l’hiver nous rappelle sans cesse cette réalité que nos quotidiens tentent de masquer. Pire encore, lorsqu’il tente d’exprimer cette liberté par les loisirs et divertissements, il enrichit un tiers. C’est-à-dire que peu importe le fait qu’il travaille au bureau ou bien qu’il soit en vacances, chaque acte qu’il pose participe en bout de chaînes à l’enrichissement des membres d’une oligarchie qui entend faire perdurer l’idéologie de l’Ordre Marchand. Et c’est cette idéologie que l’élite Occidentale dans sa folie colonisatrice a su transporter partout où elle a déployé ses bannières et donc bien sûr en Afrique.

En ayant adopté bien en général de force, les langues, modèles d’administration étatiques, le système religieux, scolaire et justice de l’Occident, l’Afrique est en passe de devenir dans sa quasi intégralité la fille idéologique de cette dernière. De la même manière que l’Europe fut contrainte de rejeter son héritage Celte, Slave et Germain, les populations d’Afrique semblent dans leur majorité ne pas percevoir qu’elles sont contraintes à se débarrasser de leur héritage dit traditionnel et de tous les rouages de gestion qui les maintiennent hors des griffes de l’Ordre Marchand.

Goudron, béton et investisseurs étrangers fascinent toujours plus des consciences en lutte pour l’existence quotidienne. Pensant rompre le cordon ombilical avec l’Occident, elle ne fait que réaliser ce que l’Angleterre fit avec la Hollande, phagocyter et renommer toutes ses acquisitions sans en altérer la vision et l’idéologie. Au lieu que ce soit l’élite occidentale qui génère et organise les inégalités sociales en Afrique. Se sont les populations africaines en quête de croissance qui entretiennent désormais quotidiennement un système foncièrement inégalitaire, générateur d’apartheid sur la base des revenus, aliénant et destructeur pour la planète. Ce qui est tragiquement paradoxal puisque c’est du Sang de ses Ancêtres que ce même système se nourrit depuis plus de 400 ans.

Il ne s’agit pas simplement de consommer africain ou local, mais de se demander pour quelles raisons devrait-on payer pour se nourrir, consommer de l’eau ou encore disposer d’une terre pour se loger. Ces questions peuvent sembler naïves voire utopiques pour nous qui justifions l’infiltration du paramètre monétaire dans toutes les sphères de vie de notre quotidien, pourtant elles sont à notre portée puisque d’autres sociétés ont su s’organiser et transmettre des modèles non aliénants à ce stade. C’est au prix de ces questionnements mettant en cause les fondements de l’idéologie de l’Ordre Marchand que la réflexion d’un autre vivre ensemble est possible.

« Le Grand Esprit nous a donné une vaste terre pour y vivre, et des bisons, des daims, des antilopes et autres gibier. Mais vous êtes venus et vous m’avez volé ma terre. Vous tuez mon gibier. Il devient dur alors pour nous de vivre.

Maintenant vous nous dites que pour vivre, il faut travailler. Or le Grand Esprit ne nous a pas fait pour travailler, mais pour vivre de la chasse.

Vous autres, hommes blancs, vous pouvez travailler si vous le voulez. Nous ne vous gênons nullement. Mais à nouveau vous nous dites « pourquoi ne devenez-vous pas civilisés ? »Nous ne voulons pas de votre civilisation ! Nous voulons vivre comme le faisaient nos pères et leurs pères avant eux. »

— Crazy Horse, chef des Lokota Oglalas

La Science de l’Épouventail

« Aujourd’hui se décide ce que sera le monde en 2050 et se prépare ce qu’il sera en 2100. […] L’histoire obéit à des lois qui permettent de la prévoir et de l’orienter »

– Jacques Attali dans Une brève histoire de l’avenir.

Avec le direct informationnel envahissant les espaces publics, on a d’abord pensé pouvoir saisir l’instant présent plus fidèlement, pourtant on constate que cet instant présent fut plutôt piégé par le flot d’informations devant nous permettre de le saisir avec précision. Et cela pour une raison simple en contradiction avec l’ère des fast-news. La nouvelle information n’est plus mise en contexte, elle n’est plus traitée comme la conclusion ou l’aboutissement d’événements s’étant déroulés des années auparavant. La nouvelle information est traitée comme si toute sa réalité jaillissait ex-nihilo et apportait ses propres lois. Résultat celui qui reçoit cette information ne dispose pas du recul nécessaire pour en tirer une quelconque leçon, son instant présent n’est plus qu’une somme d’informations incohérentes. Le sacre de cette pathologie qu’est le direct informationnel est l’expression « théorie du complot ».

Utilisée la plupart du temps pour distinguer un fait et son analyse considérés comme véridiques d’un fait fantasmagorique, son simple recours suffit à discréditer une thèse tout en se dispensant de fournir l’effort de la contre argumentation. En tentant de nier la possibilité que des circonstances soient le fruit de décisions de personnes réunies autour d’intérêts communs dans le plus grand secret, on infantilise la personne face à la question politique. On prétend que les visées du conseil d’administration d’une multinationale disposant du numéro de ministres seraient identiques à celles d’un boucher du coin de rue ou bien que les enjeux politiques du chef des renseignements d’un pays depuis 15 ans suivent ceux de l’étudiant manifestant pour le retrait d’une loi. Heureusement Jacques Attali, l’homme qui murmure à l’oreille des présidents de la République française, nous rappelle quelques éléments de réalité, l’Histoire se prévoit et s’oriente en fonction des décisions prises. Pendant que certains se divertissent, d’autres réfléchissent à la ligne historique que doivent suivre leur département, région et pays. Et ne pas en avoir conscience, tout comme ne pas traiter l’information avec un certain recul nous transforment en victime passive des choix des uns et autres.

Michelle Obama, Barack Obama
Barack et Michelle Obama

C’est ce qui se passa avec l’élection du 44e président Barack Hussein Obama, après sa victoire du 04 Novembre 2008 célébrée en grande pompe par l’ensemble des médias. Barack Obama fut présenté comme le trait d’union entre une communauté mélanoderme victime d’un racisme structurel et une communauté leucoderme ravie de pouvoir laver une partie de sa conscience, la fin d’une ère provoquée par un inattendu de la politique. Mais l’histoire d’Obama débuta pourtant bien avant son élection en 2008, le début de son récit nous ramène à Obama senior qui fut suggéré par Tom Mboya, ex-collaborateur de la CIA et ancien Ministre au Kenya, avec 279 autres pour participer à un projet d’implantation des valeurs états-uniennes en Afrique en vue de la lutte contre le communisme. Il rencontra à l’Université d’Hawaï en 1959 Ann Dunham, la mère d’Obama et collaboratrice de la CIA. Or à cette époque Hawaï et son université sont le point de lancement de plusieurs opérations anticommunistes en Indonésie financées par la Banque d’Hawaï dont la grand mère d’Obama fut la première femme à occuper le poste de vice-présidente. Elle joua un grand rôle de blanchiment d’argent pour le compte de la CIA.(1)

Ainsi avant d’envahir la scène publique américaine, le nom d’Obama était déjà connu des services secrets américains depuis 50 ans. Il est donc faux d’affirmer que le 44e président des États-unis sortit de nulle part, il est issu d’un moule qui suinte l’influence de la CIA depuis son père. Un moule dans lequel on retrouve le nom d’une famille dont Obama semblait être l’antithèse, les Bush avec cette fois-ci George Herbert Walker Bush directeur de la CIA de Janvier 1976 à 1977 et 41e président des États-Unis qui affirma ceci :

« Je pense que nous devons considérer la CIA comme un patrimoine national à préserver pour son rôle joué dans notre système de défense…Il est important que le peuple américain comprenne le travail complexe que réalise la CIA dans un monde de plus en plus compliqué. C’est essentiel que nous ayons le support du peuple américain. »(2)

Trois présidents des États-Unis possédant des liens familiaux étroits avec la CIA, le service de renseignement décrit comme une partie vitale du système de défense du pays. Rien de plus normal pourrait-on penser, pas de quoi jeter un discrédit sur eux, si cela peut aisément s’entendre pour les Bush, cela n’est malheureusement pas possible pour Barack. Et pour le comprendre, il est important de contextualiser le vécu de son père afin de saisir ce qu’il représente.

Obama Senior fut choisi pour suivre un programme de valorisation et d’implantation des valeurs états-uniennes en Afrique et ailleurs contre la montée de l’URSS, lorsqu’il était encore étudiant et rencontra la mère d’Obama en 1959, les États-Unis étaient au bord de la rupture. En effet la ségrégation raciale atteignait son paroxysme, le système d’apartheid établi dans les états à partir des lois Jim Crow (une série d’arrêtés et de règlements promulgués entre 1876 et 1964) ne parvenait plus à contenir le cris de protestation plus que violent de la communauté mélanoderme après 300 ans de déshumanisation permanente. Et pour enrayer l’écho de ces cris, on retrouve la trace d’un autre service de renseignement, le FBI avec à sa tête de 1924 à 1972 la triste figure John Edgar Hoover.

Edgar J. Hoover, Black Panther Party
Edgar J. Hoover, directeur du FBI

Si ce dernier est davantage connu pour ses supposées amants et un penchant pour le travestissement, il a été un acteur incontournable dans la destruction et la déviation de toutes les revendications mélanodermes sur le sol américain, cela grâce à une technique d’infiltration. Qu’il s’agisse de l’assassinat de Malcom X en 1965 ou de Martin Luther King Jr. en 1968, on décrit toujours la présence de membres en collaboration avec le FBI et proches des concernés, lorsqu’ils ne furent pas directement approchés par le FBI. Mais ce qui constitue le Graal de l’oeuvre du FBI et d’Edgar fut la destruction d’une organisation dont la zone francophone n’entend quasiment plus parler mais qui parvint à réaliser quelque chose de tout à fait surprenant dans le contexte des États-Unis, le Black Panther Party.

Le Black Panther Parthy est un mouvement fondé dit-on le 15 Octobre 1966 en Californie par Bobby Seale et Huey P. Newton, inspirés par la lutte de Malcom X. De son nom complet Black Panther Party for Self-Defense, l’organisation était chargée de faire ce que l’état américain ne souhaitait pas faire depuis son existence, garantir la sécurité et l’intégrité des populations mélanodermes(3). Il s’appuyait sur un programme d’aide alimentaire appelé « free breakfast for children », il offrait d’autres services gratuits comme les vêtements, la santé, la lutte anti drogue, l’aide aux logements, en plus de cours de politique et d’histoire visant à expliquer ce que fut le rôle du mélanoderme dans la construction des États-Unis et surtout le sort que l’État américain lui avait toujours réservé. Mais une des politiques chocs qui étendit l’aura du Black Panther Party fut la surveillance par des membres armés des patrouilles de police afin de faire stopper les « dérapages » policiers devenus normes envers les mélanodermes. L’organisation fut si efficace que le directeur du FBI déclara dans le Sun du 16 Juillet 1969 :

« Sans hésitation, le Black Panther Party représente la plus grand menace à la sécurité intérieure de notre pays. »

Prétextant une proximité avec les communistes et des altercations avec la police, le FBI lança officiellement le programme de déstabilisation interne, COINTELPRO. De nombreux raids et assassinats ciblés finirent par avoir raison de l’organisation dont la disparition fut officialisée dans l’année 1982.

Black Panther Party, Capitol
Membres du Black Panther Party devant le Capitole

Tandis qu’Obama senior et ses camarades mélanodermes prenaient l’avion pour Hawaï puis Harvard afin d’être préparé à servir les valeurs des États-Unis grâce au programme de la CIA. Sur le sol américain, des mélanodermes étaient classés comme terroristes par le FBI pour avoir retenu la leçon de 300 ans de violence. Pendant que d’un côté la machine politique écrasait toutes revendications mélanodermes n’entrant pas dans ses aspirations, elle préparait en coulisse le profil de mélanoderme souhaité. Celui qui ne saurait rien faire d’autres que suivre les textes de lois d’un pays qui n’a jamais su regarder son racisme structurel dans les yeux.
Ayant en tête tout ce contexte, il paraît difficile de fonder de quelconques espoirs en Obama, malheureusement c’est ce que fit une grande partie de la communauté mélanoderme qui à bout de solutions ont pensé voir en lui, l’aboutissement d’une lutte raciale. Il ne fut là que pour produire cette illusion envers la communauté mélanoderme, un élément de distraction pour ne pas que cette dernière continue à se considérer en guerre sur le sol américain mais se considère comme un citoyen complet. Et comme pour souligner l’impuissance d’Obama, c’est sous ses deux mandats que l’on revit le visage de ce pays dans lequel un policier peut descendre un mélanoderme de dos sans être inquiété. Et fidèle à son rôle, Obama ne prit aucune mesure forte ou pour enrayer cette dynamique comme parvint pourtant à le faire le Black Panther Party.

C’est ainsi que l’histoire se prévoit et se dirige. Obama est une leçon qu’il nous faut tous retenir, avant de se réjouir d’une personne présentant des traits de visage nous semblant familier et revendiquer une quelconque adhésion à son message, il faut s’assurer d’avoir un certain recul, il peut n’être que le nouvel éventail venu distraire l’attention.

(1) http://www.voltairenet.org/article166848.html

(2) “I think we should think of the CIA as a national asset that must be preserved as a vital part of our defense system. . . It is important that the American people understand the intricate job the CIA is doing in an increasingly complex world. It is essential we have the support of the American People.”

– George H.W. Bush, speech in San Antonio, Texas, 1978

(3) Dans un discours tenu à Columbus en 1859, Abraham Lincoln, 16e président des États-Unis, tint les propos suivants rapportés dans Speeches and Writers, 1832­-1858 de l’éd Library of America, 1989, p.33 :
« Je dirai donc que je ne suis pas ni n’ai jamais été pour l’égalité politique et sociale des noirs et des blancs, que je ne suis pas, ni n’ai jamais été, pour le fait d’avoir des électeurs ni des jurés noirs, ni pour le fait de former à exercer ces fonctions, ni en faveur des mariages mixtes ; et je dirai en plus de ceci, qu’il y a une différence physique entre la race blanche et la race noire qui interdira toujours au deux races de vivre ensemble dans des conditions d’égalité sociale et politique. Et dans la mesure où ils ne peuvent pas vivre ensemble mais qu’ils coexistent, il faut qu’il y ait une position de supériorité et infériorité, et moi­même, autant que n’importe quel homme, je suis pour le fait que la position de supériorité soit attribuée à la race blanche. » 

Le Sang Silencieux de l’Afrique

« Journaliste ivoirien : concrètement, combien les pays du G20 sont-ils prêts à mettre dans l’enveloppe pour sauver l’Afrique et quelle sera la part de la France ?
Emmanuel Macron : Alors je vais vous dire, je ne crois pas une seule seconde à ce type de raisonnement, il y a plusieurs enveloppes qui ont été données (…) Le plan Marshall était un plan de reconstruction matériel dans des pays qui avaient leur équilibre, leurs frontières, leur stabilité. Le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel aujourd’hui. (…) »

– Extrait du discours du président français Emmanuel Macron lors du sommet du G20 tenu les 7 et 8 Juillet 2017 à Hambourg en Allemagne.

Si la question du journaliste ivoirien souffre d’une certaine naïveté qui donnerait presque à penser qu’elle fut posée pour permettre au président français Emmanuel Macron de prouver combien il avait étudié tous les angles de la question africaine. La réponse de ce dernier ne fut pas moins à la hauteur de la question. Outre la mention des mêmes problèmes sociaux économiques déjà connues pour ce continent et l’allusion à un taux de natalité trop élevé qui serait un frein aux aides d’après les analyses du banquier. Monsieur Macron est resté fidèle à la posture de Président de la République française, c’est-à-dire qu’il n’a évoqué à aucun moment dans son parapluie à problèmes africains, le système de corruption mis en place entre les multinationales de son pays et les dirigeants des pays africains bien connu sous le nom de Françafrique qui permettent à chacun des partis de bénéficier d’énormes royalties de la corruption. Il a encore moins évoqué ce que rapporte à son pays le FCFA, la monnaie utilisée par la plupart des pays de la zone francophone. Il a simplement servi le catéchisme habituel qui est servi durant ces sommets du G7 ou G20 au cours desquels les États les plus agressifs de la planète s’habillent du tablier de la vertu. Catéchisme qui semble avoir encore de nombreux fidèles à l’instar du journaliste ivoirien qui s’imaginent que les états n’agissent pas pour leurs intérêts mais pour le bien commun. Un catéchisme entamé par une phrase qui nous confirme bien qu’il est en effet un président de la France :

« Le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel ».

En effet par cette simple phrase l’ex-banquier nous rappelle cette vieille tradition de l’élite française mais également occidentale qui suppose que certains, ici l’Occident, posséderaient les clefs de la civilisation et donc le baromètre. Mais ses propos vont plus loin puisqu’ils participent à une idéologie vieille de plusieurs siècles que subit encore de nos jours l’Afrique et le mélanoderme. Et dont les populations victimes ne semblent plus percevoir les manifestations et la récurrence, ceci étant facilité par un traitement de l’information à l’instantanée et non plus contextualisée. Résultat, à chaque sortie d’un représentant politique français concernant la question africaine et plus précisément subsaharienne, c’est le déferlement d’indignation. Chacun semble se rappeler que l’Afrique n’est malheureusement pour l’Occident que l’équivalent d’un terrain vague dont il faut assurer l’exploitation des ressources tout en gérant tant bien que mal la masse d’âmes humaines. Pourtant l’étude historique nous enseigne que cela fait environ 500 ans que le mélanoderme d’Afrique fait l’objet d’un ciblage précis.

Code Noir, esclavage, racisme
Couverture d’une édition du Code Noir

L’histoire commence aux alentours du XVe Siècle avec le Pape représentant de l’église qui décida sous inspiration divine que le mélanoderme et l’indien d’Amérique ne possédaient pas d’âme, les privant ainsi de leur humanité. En tant qu’autorité de couronnement des rois d’Europe, l’église inspira certaines maisons royales, en 1685, Louis XIV le fameux roi soleil, apporta l’argument législatif avec le Code Noir. Deux siècles après lui avoir retiré son humanité, un roi d’Occident définissait juridiquement le mélanoderme esclave comme étant un bien meuble. Il ne manquait plus qu’un seul paramètre, l’argument scientifique et la fumeuse période appelée le Siècle des Lumières du XVIIIe Siècle vint l’apporter avec le racialisme et la théorie de l’évolution. La science des progrès utilisa la morphologie comparée pour justifier l’infériorité physique du mélanoderme, l’œuvre de Joseph Arthur de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines en fut la consécration. En l’espace de 400 ans, une partie de l’élite occidentale frappa le mélanoderme à trois reprises en lui refusant successivement l’humanité, le droit de citoyen et la capacité créatrice. À la sortie du XIXe Siècle, le mélanoderme n’est du point de vue de l’élite occidentale qu’un pantin articulé, puisqu’il était défini comme n’étant rien et ne pouvant rien, il n’avait donc pu rien créer de valable. Sa terre d’origine, l’Afrique devenait donc ce terrain vague sur laquelle l’intelligence ne s’était jamais manifestée. Environ 150 ans avant le président Nicolas Sarkozy sous l’inspiration de la main d’Henri Guaino, Victor Hugo affirmait déjà que l’Afrique n’avait pas d’histoire, donnant le feu vert à la colonisation, la mission civilisatrice débuta. La Conférence de Berlin qui réunit 14 états découpa l’Afrique comme on découpe une chèvre rituelle. Pendant ce temps aux États-Unis, le Ku Klux Klan apparaissait, en 1925, il revendiquait 5 millions d’adhérents, parmi des membres appartenant aux plus hautes sphères de l’état américain. Lynchages, pendaisons, meurtres étaient le quotidien d’un mélanoderme ex-première marchandise de Wall Street et à peine remis des coups de fouets. Théodore Roosevelt affirmait :

« Je n’ai pas été capable de trouver une solution au terrible problème offert par la présence du Noir sur ce continent. Il est là et ne peut être ni tué ni chassé ».

Et lorsque l’Amérique se présenta comme le héros qui sauva l’Europe du nazisme, elle fit oublier qu’elle appliquait sur son sol le racisme le plus virulent. C’est d’ailleurs un détail qui est souvent omis durant le récit de la Seconde Guerre Mondiale, ce qui est normal puisque qui a cure du pantin sans humanité et sans histoire qu’est le mélanoderme ?

 

Kongo, colonisalisation, guerre, léopold II hériatage
Camp de fortune de réfugiés près de Goma dans le Kongo. Le grand conflit oublié en plein de coeur de l’Afrique dont on évalue à plus de 5 millions le nombre de victime en 20 ans sans que ne soit entravé les exportations de matières premières.

Donc il n’est que normal que le président Emmanuel Macron identifie en l’Afrique un problème civilisationnel, ce n’est que le reflet de cette pathologie qui ronge une partie de l’élite occidentale depuis 500 ans et qui la rend inapte à reconnaître tout ce qui ne rentre pas dans ses canons de valeurs. Quant à la population occidentale, elle ne peut comprendre dans sa grande majorité ces stigmates de colonisateur puisqu’elle a été éduquée avec la fable qu’elle incarne un progrès que son élite a bravement distribué avec la plus grande douceur autour de la planète. Population qui a pourtant subi l’extrémisme de l’église, la dictature d’une oligarchie pour se contenter du statut de salarié accepté par un à priori de confort matériel.

Contrairement à ce qu’affirme Emmanuel, le problème de l’Afrique n’est pas civilisationnel, le problème de l’Afrique est que sa population, le mélanoderme n’a pas compris qu’une partie de l’élite occidentale lui a déclaré la guerre depuis plus 500 ans et que cette guerre continue encore aujourd’hui. Il s’agit d’effacer tout ce que le mélanoderme a pu incarner et incarne aujourd’hui, pour ne laisser place qu’au mélanoderme ne connaissant aucune autre réalité de valeurs que celle de l’Occident. Ce dernier, devenu consommateur d’un système démocratique, capitaliste et chrétien, se contentant du droit républicain peut exister, déambuler dans les entreprises et se dire PDG. D’ailleurs les régions reconnues comme bons élèves par Macron sont celles ayant une forte croissance économique, c’est-à-dire tournant au rythme des règles du marché libéral. Les autres, aux familles de 7 à 8 enfants, qui correspondent en fait aux dernières zones rurales doivent être soumises aux lois du marché libéral qui entend faire de l’expérience humaine, une servitude au travail récompensé par une ivresse de la consommation. Et elles y passeront avec l’aide des gouvernements de l’Afrique, sauf si le mélanoderme de la rue se décide à poser une réflexion concernant les fondamentaux épistémologiques de son époque.

Masaï, colonisation, Afrique, Ancêtre

Le Retour des Ancêtres (Partie I)

Lorsque les philosophes du Siècle des Lumières ont défini la modernité, ils lui ont attribué quelques caractéristiques tels que la rationalité, la science et le progrès. Ce faisant le monde primitif, anti-thèse de la modernité se retrouvait dépourvu de ces caractéristiques. Ainsi toute son expérience fut résumée en une espèce de sursaut religieux, mais sursaut qui demeurait également primitif en comparaison aux croyances religieuses chrétiennes, musulmanes et juives puisqu’elles offraient une relation exclusive avec Yavhé décliné en Dieu et Allah. Le terme animisme fut créé justement afin de distinguer ces systèmes de croyance qualifiés de primitifs. Depuis lors plusieurs voix héritières de ces mondes primitifs se sont fait entendre pour dénoncer cette injustice anthropologique. Malheureusement ces dénonciations se firent par rapport à l’échelle de valeurs du Siècle des Lumières. Il s’agissait de prouver que ces sociétés primitives avaient elles aussi fait l’expérience d’une force créatrice du monde équivalente au Dieu révélé d’une manière ou d’une autre et non d’un polythéisme flou. L’Afrique subsaharienne étant la capitale du monde primitif, elle n’échappa pas à cette lutte épistémologique. En héritage de ce travail, ces sociétés primitives, leurs rites et codes, ne sont désormais plus que des équivalents religieux, c’est-à-dire des systèmes mis sur pied pour honorer et nourrir une force créatrice équivalente au Dieu monothéisme et pour quelques rares des systèmes de spiritualité, sans qu’on ne sache ce que signifie ce terme. Dieu ou l’idée de Dieu occupe désormais l’intégralité des champs d’études sociaux, surtout lorsqu’il s’agit d’étudier les systèmes primitifs renommés en systèmes traditionnels. Louer Dieu ou son idée est désormais une évidence rituelle qu’on ne saurait remettre en cause pour rien au monde.

croyants embrassant Jésus-Christ sur la Croix
Des croyants embrassant Jésus-Christ sur la Croix

Pourtant l’étude historique laisse place à un tout autre constat, Dieu ou l’idée de Dieu n’est pas un concept inhérent à toutes les sociétés considérées comme primitives, il fut introduit. Affirmer le contraire revient à nier les témoignages des missionnaires, acteurs principaux de l’implantation religieuse. Mais pour cela faut-il encore être au courant de leurs dires. Captain Alan Gardiner, un des premiers missionnaires arrivé dans le Royaume Zoulou après la mort de Chaka Zoulou en 1834, écrit dans Narrative of a journey to the Zooloo Country :

« Nous semblons être arrivés ici à une époque où les connaissances traditionnelles d’un Être Suprême sont rapidement passés dans l’oubli »

En bon religieux Gardiner ne pouvait pas concevoir l’existence d’une société où il n’y ait pas de révérence adressée à un « Être Suprême » alors il s’attela à en trouver un qui correspondrait à celui des chrétiens, comme il le dit lui-même :

« La majorité des personnes étaient ignorantes de cet aspect de leur tradition ; mais depuis les récents contacts avec les européens, l’idée vague d’un Être Suprême commença à devenir à nouveau général. »

De là, les missionnaires tentèrent de faire de Unkulunkulu « l’Être Suprême », pourtant d’autres missionnaires comme Henry Callaway, savaient que le système Zoulou était organisé autour des Amatongo, les Ancêtres, dont le Roi était un représentant, Gardiner dira même ceci :

« Actuellement, le Roi régnant absorbe toutes les prières, et il est de fait leur unique idole »

Mais Gardiner n’est pas le seul à avoir constaté une absence de préoccupation concernant la question de Dieu chez le peuple Zoulou. Owen, un missionnaire arrivé en 1937 en soutien suite à l’appel de Gardiner écrivit dans l’ouvrage Owen’s diary édité par Sir George Cory en 1926 :

« Dingann demanda quel âge j’avais…puis il demanda qu’on lui apporte une vieille photo des rois d’Angleterre qu’il possédait…il demanda alors si Dieu était parmi ces rois…les indigènes me demandèrent si j’avais déjà vu Dieu […] Les Zoulou n’ont pas de terme dans leur propre langage pour exprimer le sublime objet de notre adoration…le mot Unkulunkulu…était utilisé pour désigner un ancien roi. »

L’anthropologue anglais Clement Egerton qui vécut une année dans la chefferie Bangangté du pays Bamiléké de la région des Hauts-Plateaux du Kameroun, écrivit dans African Majesty : A record of Refuge at the Court of the King of Bangangte in the French Cameroons :

« J’ai deja dit que les Bangangté ne semblent pas avoir une inclinaison philosophique. Ce qui est certain est qu’ils ne se soucient pas de religion. J’ai essayé vraiment de trouver quels dieux ils vénèrent, mais n’ai pu rien trouver. Il y a l’être indéterminé pour qui les mbeu sont sacrés, mais il n’est jamais mis en branle qu’en cas de calamites. Il y a les ancêtres qui peuvent faire tomber du mal sur les descendants qui se comportent mal, mais il n’y a pas de dieux. Tel que je le vois il n’y a pas de véritables dieux, pas d’idoles, et pas de cultes privés ou publics. Le besoin d’une assistance super-naturelle ne semble pas ressenti dans la mesure ou les sanctions des conduites sont trouvées dans le système social lui-même. »

Si donc ces populations n’avaient aucun intérêt pour un équivalent à l’Être Suprême, maître des existences, comment se fait-il que Dieu ou l’idée de Dieu se fixa avec autant de facilités dans le quotidien de ces populations ? Pour deux raisons, la première est donnée par l’anthropologue Gaetano Ciarcia concernant la Guinée :

« Il est intéressant de noter que lorsque le daa Akanza parlait de Mawu, son interprète traduisait par Dieu, comme s’il voulait essentialiser cette connaissance en tant que connaissance primordiale. En effet l’identification du vodun Mawu en Dieu des chrétiens relève, de nos jours, de manière (trop ?) évidente d’une intériorisation des catégories qui ont présidé au recouvrement de l’ancienne entité Mawu par le Dieu unique et donc d’une expérience de la conversion marquée par l’intériorisation de sa matrice catholique. En supprimant l’influence historique évangélisatrice de la carte cognitive et mentale de l’ « intellectuel communautaire » incarné par le daa Akanza, le père Tindo poursuivait le but implicite, et probablement inconscient, de fournir à l’enquêteur européen des preuves d’une cosmogonie endogène authentique, voir les restes d’un trésor oral non contrefait par les écritures missionnaires. »

Par un mécanisme d’analogie subversif grâce auquel les missionnaires traduisirent les figures traditionnelles de ces sociétés par Dieu lorsqu’ils ne l’interdirent pas tout simplement, comme le fit l’Église en Europe durant sa chasse aux figures païennes. Ainsi peu importe la figure traditionnelle rencontrée, son histoire et son origine, elle était assimilée Dieu. Ce dernier se retrouva donc de manière soudaine dans toutes consciences devenues francophones.

La seconde raison justifiant la présence parasite du terme Dieu dans l’univers des sociétés subsahariennes tient à la transformation sociale provoquée par la colonisation. Au XXe Siècle, la scolarité était réalisée essentiellement par les ordres religieux, de ce fait les premiers lettrés puis diplômés des pays colonisés et donc de l’Afrique subsaharienne étaient des héritiers du travail et des conclusions des missionnaires. À leurs yeux, les systèmes d’organisation subsahariens de leurs parents n’étaient pas plus qu’une tentative religieuse d’entrer en contact avec Dieu. Difficile dans leur contexte de remettre en cause la présence de ce Dieu devenue évidence quotidienne. Il serait également très difficile pour eux d’admettre que la prolifération de ce concept religieux fut dans bien des espaces le fruit d’une politique de remplacement d’une autre réalité vécue par ces populations, celle des Ancêtres.

Missionnaire en Afrique
Missionnaire en Afrique : un membre de l’Ordre missionnaire des Peres Blancs enseignant a des enfants dans une ecole d’Afrique equatoriale. Carte postale du debut du 20eme siecle ©Collection Sirot-Angel/leemage

Lire la suite : Le Retour des Ancêtres (Partie II)

Le Retour des Ancêtres (Partie II)

 

Cet article fait suite à : Le Retour des Ancêtres (Partie I)

En effet, ceux qui étaient à l’honneur et servaient de pilier dans la vie de la majorité des sociétés dites primitives étaient justement les Ancêtres et pour bien comprendre la place qu’ils occupaient et leur importance, il suffit de constater qu’encore aujourd’hui, dans certaines régions du globe et particulièrement l’Afrique subsaharienne, les sociétés donnent une place centrale à ces figures familiales.

Chez le peuple dit Bamiléké de l’Ouest Kameroun, chaque concession possède ou possédait son emplacement réservé aux crânes des ancêtres retirés après la cérémonie des funérailles dont une personne est chargée des offrandes rituelles à leur égard et des communications afin d’apporter la tranquillité dans la famille. L’éthno-mathématicien, Ron Elgash, quant à lui, remarque durant son étude sur les schémas d’organisations de la société africaine Biala de la Zambie, que les Ancêtres ont à l’intérieur du « village » leur demeure qui est en fait une reproduction miniature du « village ».

Chez les Akan de l’Afrique de l’Ouest, il existe une expression élogieuse qui précède le nom ou titre de la personne à qui l’on s’adresse ou fait mention, c’est le terme nah-nah (nana). Réservé aux grands-parents, patriarches de la société, il est attribué lorsqu’on estime que la personne a suffisamment marqué la communauté avec des naissances ou encore en menant une vie en accord avec les Ancêtres. Mais nah-nah est plus que ça, il fait également référence au caractère ancestral d’une personne, ainsi il est le titre porté par les Ancêtres mais également par Nyame, le roi des « dieux » Akan d’après la lecture anthropologique. Nyambe est un archétype de la vie à mener. A. Le Hérisée, l’administrateur du Dahomey, écrivit dans son ouvrage intitulé L’Ancien Royaume du Dahomey, mœurs, religion, histoire :

« Les habitants ont la certitude que tous [les vodun] sont les ancêtres merveilleux des tribus qui ont concouru à la formation du Dahomey. Leur vodun a un double caractère : humain, et surnaturel »

William Bascom cité par Pierre Verger dans Notas sobre o culto aos orixas e voduns dit quant à lui :

« Un orisha est une personne qui vivait dans la Terre lorsque celle-ci fut créée et dont descendent les personnes d’aujourd’hui. Lorsque ces orishas disparurent ou « devinrent pierres », leurs enfants commencèrent à leur faire des sacrifices et à procéder à toutes les cérémonies qu’eux-mêmes avaient effectuées lorsqu’ils étaient dans la Terre ».

Marcel Griaule, ethnologue ayant étudié les Dogons, nous parle de l’Ancêtre Amma qui eut deux jumeaux appelés Nommo, maître de la parole qui enseignèrent aux hommes. D’après les informations recueillies, pour les Dogons, les Nommo viendraient de Sirius qui joue un grand rôle dans l’organisation de leur société.

Les Ancêtres structuraient également la vie d’une partie des celtes, on les retrouve aux origines de la fête Halloween et celle de la Toussaint. La Toussaint qui fut instituée le 1er Novembre à partir du VIIIe Siècle sous l’influence des Papes Grégoire III et Grégoire IV, est en fait le détournement de la fête de Samain. Cette dernière consistait en la célébration du nouvel an mais également à une période de 3 jours pendant laquelle l’Autre Monde, celui des « dieux » où reposent les « morts » s’ouvre facilitant les communications entre « vivants » et « morts » et la réalisation de rites dans le but de conjurer les sorts de l’année passée et préparer celle à venir. En devenant chrétien, les Celtes dans leur grande majorité ont cessé d’honorer et de communiquer avec leur lignée pour célébrer les Saints choisis par le Vatican.

image de crânes conservés chez les Dowayo du Kameroun
Crânes conservés chez les Dowayo du Kameroun

Comme on peut le constater ce qui est souvent désigné comme l’équivalent du Dieu dans certaines régions a plus avoir avec un Ancêtre illustre qui s’est caractérisé d’une manière ou d’une autre. La réalité dans ces régions était bien loin de cette fièvre religieuse qui a envahi tous les espaces de vie. Elle semble plus pragmatique, on exprime un lien d’appartenance par une filiation ancestrale et non à partir d’une philosophie abstraite sur des forces supposées divines.

Ancêtres ou Dieu, on pourrait penser qu’il s’agit d’un simple choix religieux similaire à celui d’être musulman ou chrétien. Pourtant il en est tout autre, tout d’abord, il est une erreur de considérer que les systèmes d’organisation des sociétés dites primitives sont équivalents aux systèmes religieux tels que le catholicisme. Les récents travaux montrent que certaines sociétés primitives ont su codifier dans leurs mythes & symboles des sciences dont la modernité découvre à peine l’opérativité, rien de comparable avec l’acte de foi ou la providence religieuse. Il en est tout autre, parce que ces sociétés ne se sont pas contentées de décrire un Ancêtre qu’il faille prier pour en espérer recevoir les bénédictions. Les Ancêtres ne sont pas « morts », ils ne disposent simplement plus de corps physique. De plus les Ancêtres ne se contentent pas d’un simple rôle d’intercesseur auprès d’un Dieu à l’image des Anges chrétiens, puisqu’ils continuent leurs aventures de vie en se réincarnant. Mais surtout les Ancêtres continuent d’impacter directement ou indirectement nos existences.

Il n’est pas rare d’entendre dire dans certains pays d’Afrique que si les projets d’une tierce personne peinent à se concrétiser, que si une maladie reste incurable ou si des troubles de comportement s’observent chez un tiers, c’est du fait de la malédiction d’un Ancêtre. Pour y remédier, il est alors nécessaire que cette personne soit prise en charge par un « spécialiste traditionnel » qui lui prescrira un traitement pouvant aller du simple sacrifice de poule blanche à un rite plus complexe.
Cette relation à l’Ancêtre peut sembler pour beaucoup assez loufoque, malheureusement la Modernité est sur le point de donner raison aux élucubrations primitives. Dans le domaine de la psychologie de l’enfance, il est déjà admis que la résolution d’un traumatisme peut trouver son origine dans des sources extérieures à l’enfant exprimant ce traumatisme, ainsi il devient nécessaire de connaître son univers de vie. De manière plus précise, la psychologue Anne Ancelin Schützenberger développa dans les années 70, la psychogénéalogie.
Une clinique qui vise à expliquer les troubles psychologiques, les maladies, les faiblesses constitutionnelles et autres comportements étranges d’une personne par l’étude de sa généalogie et donc du vécu de ses ascendants. Desquels devrait se trouver la cause des troubles constatés dans la descendance. Concrètement, la transmission d’une partie du vécu d’un parent à son enfant constitue l’essentiel de la problématique des rayonnements ionisants dont l’effet est plus connu sous le terme de radioactivité. On sait parfaitement aujourd’hui qu’un parent soumis à une forte exposition radioactive a de très grandes chances de donner naissance à un enfant ayant plusieurs handicaps. Plus novateur pour l’Occident, le magazine de vulgarisation scientifique, Sciences et Avenir a publié deux études effectuées sur les souris mettant en évidence deux choses : le stress et la douleur modifient l’expression de nos gênes. Et ces modifications sont enregistrées et transmises par exemple via le sperme. De sorte que l’on constate chez les souris descendantes une activité cérébrale ou un comportement adapté à la source du stress connu chez les parents. La souris a gardé en mémoire un héritage de ses parents qui sera un handicap ou un avantage. Voici les mots des généticiens à la suite de ces résultats :

« Nous avons pu démontrer pour la première fois que des expériences traumatisantes affectent le métabolisme et que ces changements sont héréditaires. »

« Il est grand temps que les chercheurs en santé publique prennent les réponses transgénérationnelles humaines au sérieux. Je pense que nous ne comprendrons pas la hausse des troubles neuropsychiatriques ou l’obésité, le diabète et les perturbations métaboliques sans prendre en compte une approche multigénérationnelle. »

« Ces résultats montrent que l’héritage transgénérationnel existe et est médié par l’épigénétique mais d’autres études sont nécessaires avant de pouvoir extrapoler ces résultats à l’homme […] Mais peut-être qu’un jour nous aurons à disposition des thérapies pour adoucir la mémoire de l’héritage. »(1)

En troquant les Ancêtres pour Dieu, les populations héritières ont perdu tout un système cohérent dont certaines réalités sont en passe de provoquer un séisme dans les Sciences humaines. Pour la première fois la Modernité est sur le point de prouver que des stimuli psychiques et physiques sont transmissibles à la descendance et conditionnent une partie de leur vécu. Une réalité qui permet d’aborder sous un angle nouveau plusieurs faits de société.

L’humain moderne nomade pour qui les racines n’ont qu’une importance minime dans son quotidien se retrouve rattrapé par les leçons de certaine région primitive. Quant à nous autres héritiers de la modernité, il semble pus qu’indiqué d’effectuer un retour auprès de nos Arbres Généalogiques…

(1) Propos tenus dans cet ordre : Isabelle Mansuy, Professeur de neuroépigénétique à l’Université de Zurich et à
l’EPZ ; Marcus Pembrey, généticien britannique ; Wolf Reik, biologiste moléculaire et Professeur d’épigénétique
à l’Université de Cambridge.

Circonvolutions du Temps (Partie III)

 

Cet article fait suite à : Circonvolutions du Temps (Partie II)

Un troisième domaine subsaharien dans lequel les scientifiques occidentaux reconnaissent aux subsahariens une certaine précision est l’Ethnobotanique. Une discipline peu connue du grand nombre mais qui est pourtant au cœur de la recherche pharmaceutique. l’Ethnobotanique est la contraction d’ethnologie et de botanique, elle consiste en l’étude des rapports qu’entretiennent les populations avec les plantes. Si dans la définition elle se veut noble, sur le terrain, elle s’est révélée être un système efficace de vol de savoirs des populations dites primitives. En effet, les plantes jouent un grand rôle dans la fabrication des médicaments de la médecine moderne, cependant la majorité d’entre elles se situent dans des régions où la biodiversité est suffisamment riche, c’est-à-dire en dehors de l’Europe. Le scientifique ou explorateur a donc besoin d’une assistance pour se repérer dans cette biodiversité et qui mieux que les populations locales et primitives pour jouer le rôle de boussole ? Ainsi, en observant et en consignant de quelles manières elles utilisent les plantes, le scientifique-explorateur est en mesure de procéder à une première discrimination. Il lui est ensuite facile d’effectuer une sélection de plantes à ramener dans les laboratoires d’Europe où sont extraits les agents actifs en vue de leur synthèse dans les laboratoires pour l’industrie pharmaceutique, avant d’être revendus. La description de ce processus n’est pas un fantasme ou une déformation de la réalité, c’est en substance le résumé descriptif des spécialistes du domaine :

« Plus de cinquante guérisseurs ivoiriens nous ont mentionné cette plante pour ses usages thérapeutiques. Certaines de ces informations se recoupent suffisamment pour être prises en considération par les pharmacologues, d’autres ne font qu’actualiser l’usage thérapeutique de certains alcaloïdes de cette plante et confirment le sens d’observation et la profonde connaissance de certains guérisseurs et leur art dans l’utilisation de la flore locale. »1

« Ainsi, nous nous intéressons aux espèces utilisées pour le traitement des plaies occasionnées lors de la circoncision rituelle des garçons. La plante pulvérisée, appliquée à la base du gland, provoque un arrêt très rapide de l’hémorragie, accélère la cicatrisation et évite l’infection. Nous avons eu l’occasion d’assister à l’extraction de dents par un guérisseur qui n’utilisait que ses mains et une baguette de bambou. Pour arrêter l’hémorragie abondante, le patient a reçu un extrait de racines de Sesasum angolense (Pédaliacées) afin de se rincer la bouche. Après quelques minutes, les saignements et les douleurs ont disparu. Inutile de dire que cette plante a été sélectionnée pour nos études […] Découvrir de nouvelles molécules biologiquement actives à partir de plantes utilisées dans la médecine traditionnelle africaine, telle est l’objectif de la recherche conduite à l’institut de pharmacognosie de phytochimie de l’Université de Lausanne. »2

 

Richard-Schultes-Ethno
L’Ethnobotaniste Richard Evans Schultes avec des populations d’Amazonie en 1940

En conséquence des excellents conseils et savoirs des « guérisseurs », c’est près de 484 plantes qui furent récoltées, séchées et expédiées, un poids sec de 5 172 Kg pour la seule Côte d’Ivoire et cela avant 1974. L’Ethnobotanique, c’est cette discipline scientifique qui tord le cou à ces prêts-à-penser glissés dans les psychés par le biais de l’information médiatique et scolaire qui entretiennent l’image d’une Afrique subsaharienne qui n’aurait pas développé de lieux de transmission de savoirs, de médecine et de mathématique. Une Afrique qui ne posséderait rien et à qui il a fallu tout apporter, sans que jamais on ne considère ce qui est un fait de l’histoire coloniale, les génocides et déplacements de populations ont provoqué une disparition énorme d’informations, en plus de ce que révèle l’Ethnobotanique, le vol des savoirs aujourd’hui commercialisés sous forme de médicaments sans que ne soit pas précisés leurs origines.

Revenir sur ces points de l’histoire considérés comme des acquis évidents de nos quotidiens est semble-t-il plus que nécessaire, parce que les faits nous permettent d’affirmer aujourd’hui sans risques de nous tromper qu’il y a eu de graves erreurs commises par immaturité et mensonges idéologiques par des anthropologues, sociologues et scientifiques occidentaux . Et ce constat n’est pas posé avec un esprit revanchard qui se résumerait en des comparaisons des acquis de l’Occident par rapport à ceux de l’Afrique, même s’il y aurait beaucoup à dire. Si ce constat est posé, c’est parce qu’avoir une Afrique subsaharienne, ex-capitale de la primitivité, capable d’initiatives scientifiques remet sérieusement en cause la valeur d’un des piliers de la civilisation telle que définie par l’Occident, l’écriture. En effet, dans ce que l’Occident appelle l’histoire de l’humanité, l’écriture occupe une place centrale, elle marque la séparation entre la préhistoire et l’histoire, le monde du chasseur-cueilleur et la civilisation préalable nécessaire à tout développement scientifique. Or en dehors de la Vallée du Nil, l’actuel région de l’Éthiopie, Timbouktou et très tardivement le pays Moün3, l’Afrique mélanoderme n’a pas fait un usage systématique de l’écriture dans la transmission des savoirs, au contraire, c’est l’oralité qui assure cette transmission. Pourtant elle a su déployer des sciences de gestion pertinente comme nous l’indique à juste titre Ron Eglash :

« Il nous faut réfléchir, comme ça a été dit avant, sur les méthodes traditionnelles d’auto-organisation. Ce sont des algorithmes robustes. C’est une façon d’utiliser l’auto-organisation – de faire de l’entrepreneuriat – de façon douce, de façon égalitaire. Si nous voulons trouver un meilleur moyen de faire ce genre de choses, il ne faut pas regarder plus loin que l’Afrique pour trouver des algorithmes robustes d’auto-organisation »

C’est-à-dire qu’il est possible, en remettant en cause certaines conclusions, de considérer qu’une autre Vision du Vivre Ensemble est possible, que la marche en avant d’un progrès gouverné par un capitalisme libéral toujours plus inégalitaire, violent et destructeur n’est pas une fatalité, que la posture de l’autruche qui consiste à se voiler la face derrière son confort quotidien pour ne pas constater l’effondrement animal et écologique que subit la planète, n’est pas l’unique réflexe. On peut si on dispose de suffisamment d’humilité interroger comme l’ont fait Ron Eglash et d’autres avant lui l’Afrique subsaharienne, non pas sa face visible qui peine à suivre la course de la modernité mais la face invisible, celle pratiquement incomprise et oubliée mais pourtant millénaire de l’initiation et des rites avec pour chef d’orchestre le Baka d’Afrique Centrale.

 

 

(1) Armand Bouquet et M. Debray Plantes médicinales de la Côte d’Ivoire et Féticheurs et médecines traditionnelles du Congo (Brazzaville)

(2) Etudes des Plantes utilisées dans la médecine traditionnelle du Pr. Kurt Hosttetmann, Professeur honoraire en Pharmacognosie et Phytochimie de l’Ecole de Pharmacie Genève-Lausanne dont il fut le Directeur à partir de 1981. Il reçut également la médaille d’or Egon Stahl de la Society for Medicinal Plant and Natural Product Research (GA).

(3) Pays Bamoun dans la région du Grassland à l’Ouest du Cameroun.

Circonvolutions du Temps (Partie II)

 

Cet article fait suite à : Circonvolutions du Temps (Partie I)

Ce questionnement peut paraître osé et inattendu tellement l’éducation scolaire et le vécu quotidien ont imprimé dans nos schèmes de pensée une frontière entre monde civilisé et monde primitif, il a pourtant toute sa place et suit un effort de cohérence historique. Lorsque nous lisons cet extrait parmi tant d’autres, témoin du regard de l’élite occidentale sur le subsaharien : « Lorsque les Nègres sont échauffés, il se dégage de leur peau une exsudation huileuse et noirâtre qui tâche le linge et répand une odeur désagréable »(1). Sauf à nous présenter ce type de Nègre qui tâcherait le linge et répandrait une odeur plus désagréable que celle de la ville de Paris du XIXe Siècle(2), il est difficile de ne pas y reconnaître son caractère raciste mais surtout mensonger et donc une incapacité à évaluer objectivement l’altérité. On donnerait peu de crédit à l’avis d’une tiers personne profondément misogyne sur la condition de la femme, alors pourquoi les conclusions d’une intelligentsia qui n’a pas marqué son racisme sont-elles encore acceptées ? La question se pose d’autant plus que ces conclusions amènent le subsaharien à tourner le dos à 300 000 ans d’aventures du vivant. Ses parents étaient-ils réellement hors de l’histoire comme l’affirmait l’ancien président français Nicolas Sarkozy ou l’écrivain Victor Hugo(3) ? Ces questions se doivent de résonner à l’esprit de tous, aussi bien du descendant de colonisé que de celui du colonisateur, parce qu’entre les lignes historiques de ce dont nous héritons se terrent parfois les solutions à nos problèmes présents puisqu’il est tout à fait possible que d’autres sociétés avant l’ère de la dite modernité furent déjà confrontés à ces problèmes. C’est l’exemple des fils des Lakota d’Amérique qui n’ont cessé de mettre en garde celui qu’ils nommaient le « visage pâle » contre les conséquences d’une destruction systématique de la nature et le déséquilibre engendré en l’humain(4). Ce que l’élite du « visage pâle » ne comprit qu’il y a à peine un quart de siècle, sans toutefois avoir l’humilité de reconnaître qu’il fut pourtant averti par un peuple dont il a détruit le système et la vie.

Roi Lakota Takanta Yokanta (Sitting Bull)

Ce questionnement a doublement sa place puisque lorsqu’on s’éloigne des à priori et cadres scolaires qui structurent la psyché collective, un autre son de cloche se fait entendre. Tandis que certains continuent de véhiculer l’idée que l’Afrique serait une terre sans expériences humaines, des personnalités scientifiques de cette même Occident décrivent parfois sur le bout des lèvres une toute autre Afrique. Le premier cité est le technocrate français Jacques Attali qui affirma à la suite des travaux du mathématicien Benoît Mandelbrot que certains « villages » d’Afrique subsaharienne disposent depuis des centaines d’années de techniques basés sur le code binaire et les fractales leur permettant de prédire l’avenir. Il est rejoint dans son propos par l’ ethnomathématicien Ron Eglash qui détaille avec soin dans son ouvrage African Fractals : Modern Computing and Indigenous Design, comment est intégré dans l’organisation quotidienne des populations du continent ce savoir mathématique qui semble pourtant n’en avoir pas l’air et qui échappe à l’œil de beaucoup. Or la réalité mathématique des fractales ne fut découverte pour la modernité qu’en 1974 par Mandelbrot, avant cela il était impossible pour l’Occident de saisir la pertinence de certains structurent géométriques à première vue simplistes. Concernant le code binaire précurseur de l’informatique d’après Jacques Attali, il se nomme le code bamana et son algorithme de fonctionnement est décrit ainsi par Ron Eglash :

« La divination bamana par le sable…Il s’avère que c’est un générateur de nombres pseudo-aléatoires utilisant le chaos déterministe. Quand on a un symbole à quatre bits, on l’associe à un autre côté : donc pair + impair donne impair, impair + pair donne impair, pair + pair donne pair et impair + impair donne pair. C’est l’addition modulo 2, comme le contrôle de bit de parité dans votre ordinateur. Ensuite on prend ce symbole et on le remet en jeu, c’est donc une diversité autogénératrice de symboles… » (5)

Dans le domaine de l’Astronomie, le responsable de communication pour l’Astrophysique du CEA et administrateur de l’Association française d’astronomie, Jean­-Marc Bonnet­-Bidaud a en particulier travaillé avec Germaine Dieterlen en pays Dogon au Mali en Afrique. Il mène des recherches sur les origines de l’astronomie ancienne en Afrique et en Chine. De ses travaux, il confirme l’existence d’observatoire astronomique en pays Dogon. Pour rappel, les Dogon sont célèbres pour leurs connaissances « surprenantes » de certains corps célestes de l’espace non visibles à l’œil nu tels que Sirius B ou Po Tolo dans leur langue, une naine blanche en orbite autour de l’étoile Sirius. Si elle ne fut découverte par la modernité qu’en 1862, elle occupe une place centrale dans l’organisation de la société Dogon.

photographie aérienne du village Ba-Ila
Modélisation numérique du village Ba-Ila de Sud Zambie avant 1944. Sur la gauche, les trois itérations mettant en évidence le schéma d’organisation en fractale.

 

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(1) Extrait du Grand Dictionnaire Universel du XIXe Siècle 

(2) C’est du propre ! La salubrité publique à Paris au XIXe siècle

Mais quelle odeur avait Paris au XVIIIe siècle ?

(3) « La Méditerranée est un lac de civilisation; ce n’est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l’un de ses bords le vieil univers et sur l’autre l’univers ignoré, c’est-à-dire d’un côté toute la civilisation et de l’autre toute la barbarie.

Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations: Unissez-vous! allez au sud.

Est-ce que vous ne voyez pas le barrage? Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui, depuis six mille ans, fait obstacle à la marche universelle, ce monstrueux Cham qui arrête Sem par son énormité,-l’Afrique.

Quelle terre que cette Afrique! L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire; l’Afrique n’a pas d’histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe. Rome l’a touchée, pour la supprimer; et, quand elle s’est crue délivrée de l’Afrique, Rome a jeté sur cette morte immense une de ces épithètes qui ne se traduisent pas: Africa portentosa! (Applaudissements.) »

extrait du Discours sur l’Afrique de Victor Hugo tiré de l’ouvrage Actes et Paroles aux éditions Robert Laffont.
Lire  le discours en entier…

 (4) « Le vieux Lakota était un sage. Il savait que le cœur de l’homme éloigné de la nature devient dur. Il savait que l’oubli du respect dû à tout ce qui pousse et à ce qui vit amène également à ne plus respecter l’homme. Aussi maintenait-il les jeunes sous la douce influence de la nature. » Mantcunanjin (Standing Bear), Roi Lakota

(5) Conférence Ted de présentation des travaux de Ron Eglash

Circonvolutions du Temps (Partie I)

« Taddeï : Vous parlez de colonisation, est-ce que c’est une frontière qu’il ne faudrait pas oublier elle aussi ? Parce qu’après tous les peuples ont colonisé leurs voisins. L’empereur du Mali, s’il est devenu l’empereur du Mali, c’est parce qu’il avait colonisé tous ses voisins. (…) Et pour finir avec les Sérères, puisque vous êtes une Sérère au Sénégal, n’avez-vous pas colonisé les Wolofs et les Mandingues ?
Fatou Diome : Si, exactement !
Taddeï : Donc arrêtons de faire la différence entre colonisateurs et colonisés, on a tous été l’un et l’autre.
Fatou Diome : (…) Et c’est pour ça que je me dis à un moment donné, il faut pacifier les mémoires, il faut arrêter de se référer tout le temps à l’esclavage et à la colonisation. Oui nous avons besoin d’apprendre l’histoire pour savoir d’où nous venons pour ancrer notre identité. Mais ensuite il faut s’élancer, il faut prendre un élan vers l’avenir, se libérer du passé et arrêter d’être des otages, des victimes consentantes de l’esclavage et de la colonisation. Moi je ne suis pas une victime de l’histoire de la colonisation parce que je n’étais pas colonisée. C’est Senghor qui a été colonisé, ça n’a jamais été mon cas. »

— Extrait de l’émission « Hier, aujourd’hui et demain » du Jeudi 06 Avril 2017

Cet extrait de dialogue entre le journaliste Frédéric Taddeï et la romancière Fatou Diome, sans être un archétype des schémas de pensée, est un reflet de la façon dont les populations abordent les questions relatives aux différentes formes de colonisation, aussi bien en pensées qu’en actes. Il s’agit pour la grande majorité de tourner la page sur un passé délicat à exprimer, lorsqu’il n’est pas renié et de saisir les opportunités du présent en faisant preuve d’une certaine amnésie quitte à se complaire dans les prêts-à-penser.
Malheureusement, l’étude des sociétés et des interactions de personnes en leur sein ne s’effectue que très rarement sur la base de nos émotions et ne saurait être résumé par une démonstration comparative aussi simpliste que celle réalisée par le journaliste Taddeï. S’il est en effet juste de rappeler que la colonisation est un mécanisme qui se retrouve dans la plupart des expansions de Royaume, Principauté ou Empire, il est par contre plus malhabile de ne pas nuancer le rappel en distinguant les différentes formes de colonisation dont nous avons connaissance. Dans son ouvrage Le Prince, le théoricien politique italien, Niccolo di Bernado dei Machiavelli fournit un échantillon des différentes techniques de colonisation qu’il a pu observer de par l’étude historique des sociétés du bassin méditerranéen, il y décrit des colonisations menées avec une extrême cruauté et d’autres, avec une certaine bonté ingénieuse. Description que les faits historiques corroborent, il ne viendrait pas à l’esprit de comparer les colonisations des Amériques menées par les Royaumes du Portugal, d’Espagne, de France et d’Angleterre qui ont abouti au génocide des amérindiens, à la colonisation de l’Alsace-Lorraine par l’Empire allemand en 1871. Tout comme, on ne trouve pour l’instant dans les récits des colonisations des Wolofs du Sénégal, de témoignages de génocides similaires à ceux subis par les aborigènes d’Australie et les natifs du Kongo. Ce n’est donc que par l’intermédiaire d’un certain à priori pour les évidences que l’on pourrait comparer uniformément toutes les colonisations, puisque l’étude historique montre qu’en réalité, elles ne se valent pas dans leurs visées ou procédés, de ce fait on ne saurait à l’identique mêler colonisateurs et colonisés.
Or en concluant ainsi, le journaliste amène consciemment ou inconsciemment à ignorer ce que fut la colonisation occidentale pour l’Afrique dont il est question dans leur échange. On demeure dans un flou historique de comparaison qui permet d’occulter le véritable nœud du problème dans le rapport du colonisateur au colonisé, le mépris meurtrier institué pour l’un par l’autre.

conférence de Berlin, début colonisation européenne
llustration de la conférence de Berlin, elle commença le 15 Novembre 1884 et finit le 28 Février
1885. Y étaient présents, l’Empire allemand, austro-hongrois, russe et ottoman, le Royaume de
Belgique, du Danemark, d’Espagne, d’Italie, des Pays-Bas, du Portugal, le Royaume-Uni, les
Royaumes unis de Suède et de Norvège et la République française

En effet, s’il n’était question que de frontières de territoire et d’identité, nous pourrions effectivement considérer qu’il est préférable de pacifier les consciences et « s’élancer vers l’avenir » plutôt que d’entretenir des incohérences similaires à celles que nous observons dans une certaine aristocratie française qui a fait du catholicisme son socle identitaire et civilisationnel exclusif. Mais rejette une partie du Moyen-Orient oubliant pourtant que les Conciles fondateurs du catholicisme romain se déroulèrent respectivement en l’an 321 et 381 dans l’actuel Turquie à Iznik, ancienne Nicée de la Bithynie, puis à Constantinople, nommé d’après l’Empereur Romain Constantin Ier. Et que jusqu’à sa conquête par l’Empire Ottoman au XVe siècle, l’Empire Romain d’Orient ou Empire Byzantin fut une terre chrétienne plus influente que Rome.
Les rencontres des peuples impliquent des déplacements de frontières et des échanges culturels allant jusqu’à la modification du socle identitaire, difficile de nier cela. Par contre, lorsqu’un certain mépris meurtrier motive cette rencontre, comme ce fut le cas entre l’Empire Romain et certains peuples d’Europe ou encore entre l’Europe Occidentale et l’Afrique, il peut être salutaire de ne pas « s’élancer vers l’avenir » trop vite.

Pourquoi cela ? Parce que le mépris s’accompagne rarement de la sincérité, mais plutôt de la manipulation et du mensonge. Le colonisateur pour justifier et légitimer ses actes a besoin de créer un mobile taillé sur mesure en travestissant sa victime en barbare aux frontières de la sauvagerie la plus extrême qu’il faut civiliser. On retrouve cette rhétorique dans les conquêtes de l’Empire Romain mais également dans les archives lumineuses du « Siècle des Lumières » de l’Europe Occidentale, c’est une nécessité puisqu’il faut convaincre sa population de ses bonnes vertus. Conséquence, la population de l’état colonisateur nourrit le fantasme d’appartenir à une nation soucieuse du devenir de l’humain et ne peut comprendre la fracture existante dans l’état colonisé souvent source de frustrations et de conflits. La population de l’état colonisé quant à elle, lorsqu’elle est vaincue, finit par adopter la culture et même parfois l’identité du colonisateur, c’est ce que l’historien Cheikh Anta Diop appelle l’aliénation. Si l’on transpose cela au sanguinaire rapport liant l’Occident, le colonisateur, à l’Afrique subsaharienne, la colonisée, on constate que l’horizon historique d’une partie de sa population tend vers celui de l’Occident. Le Moyen-Âge, la Renaissance, Napoléon, la première et seconde guerre mondiale, le communisme, le capitalisme et les révolutions sociales lui sont plus ou moins connus, ces périodes historiques et concepts structurent son imaginaire. Il saura parler avec plus d’aisance des pensées du sociologue du XIXe siècle Karl Marx que du modèle social qui régissait la vie de ses arrières grands-parents, et cela peut se vérifier dans quasiment toutes les disciplines de l’école dite « civilisée ». En dehors d ‘un attachement souvent creux pour un pays dont les frontières et les structures étatiques furent décidées par l’Occident, sa conscience historique en tant que fils de cette Afrique frise bien souvent le trou noir. D’ailleurs, cela lui est sans importance puisque l’éducation scolaire et religieuse le poussent vers dit-on la modernité, ainsi il n’est plus celui à coloniser, cela est inutile de fournir cet effort, puisqu’il n’a plus d’autres horizons de projection que celui hérité par l’Occident. Main dans la main, Occident et Afrique marchent à grand pas vers la modernité et les fruits du progrès, le premier se pensant inspirateur de la civilisation et le second, le suiveur par dépit. La démocratie devient la panacée des systèmes de gestion, le nec plus ultra de l’expression de la liberté, la capacité à produire de la richesse, l’indice de développement par excellence.
C’est à ce moment que la plus grande tragédie de la colonisation se révèle, emporté par la succession frénétique des lendemains d’un monde de l’instantanée, le colonisé subsaharien, bien que très largement au fait du racisme structurel de l’Occident qui a caractérisé l’esclavage, la colonisation et les récents rapports, a fait sien les conclusions de cet Occident. C’est-à-dire qu’il regarde l’expérience de ses arrières grands-parents comme une simple tradition, un folklore primitif, un chaos de sauvagerie religieuse et quand s’y mêle la croyance religieuse, des restes de rites sataniques à combattre. Ce faisant, il se refuse un questionnement décisif pourtant à la base des théories de communication sociale dès qu’il est question d’une rencontre de personnes. L’occident disposait-elle des outils nécessaires pour aborder et interpréter les réalités subsahariennes ? Dis autrement, l’élite occidentale que ses ancêtres rencontrèrent était-elle suffisamment mature pour comprendre les univers des subsahariens ?

 

survivant de la colonisation
Un initié de la région des Hauts-Plateaux au Cameroun

 

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