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Circonvolutions du Temps (Partie II)

 

Cet article fait suite à : Circonvolutions du Temps (Partie I)

Ce questionnement peut paraître osé et inattendu tellement l’éducation scolaire et le vécu quotidien ont imprimé dans nos schèmes de pensée une frontière entre monde civilisé et monde primitif, il a pourtant toute sa place et suit un effort de cohérence historique. Lorsque nous lisons cet extrait parmi tant d’autres, témoin du regard de l’élite occidentale sur le subsaharien : « Lorsque les Nègres sont échauffés, il se dégage de leur peau une exsudation huileuse et noirâtre qui tâche le linge et répand une odeur désagréable »(1). Sauf à nous présenter ce type de Nègre qui tâcherait le linge et répandrait une odeur plus désagréable que celle de la ville de Paris du XIXe Siècle(2), il est difficile de ne pas y reconnaître son caractère raciste mais surtout mensonger et donc une incapacité à évaluer objectivement l’altérité. On donnerait peu de crédit à l’avis d’une tiers personne profondément misogyne sur la condition de la femme, alors pourquoi les conclusions d’une intelligentsia qui n’a pas marqué son racisme sont-elles encore acceptées ? La question se pose d’autant plus que ces conclusions amènent le subsaharien à tourner le dos à 300 000 ans d’aventures du vivant. Ses parents étaient-ils réellement hors de l’histoire comme l’affirmait l’ancien président français Nicolas Sarkozy ou l’écrivain Victor Hugo(3) ? Ces questions se doivent de résonner à l’esprit de tous, aussi bien du descendant de colonisé que de celui du colonisateur, parce qu’entre les lignes historiques de ce dont nous héritons se terrent parfois les solutions à nos problèmes présents puisqu’il est tout à fait possible que d’autres sociétés avant l’ère de la dite modernité furent déjà confrontés à ces problèmes. C’est l’exemple des fils des Lakota d’Amérique qui n’ont cessé de mettre en garde celui qu’ils nommaient le « visage pâle » contre les conséquences d’une destruction systématique de la nature et le déséquilibre engendré en l’humain(4). Ce que l’élite du « visage pâle » ne comprit qu’il y a à peine un quart de siècle, sans toutefois avoir l’humilité de reconnaître qu’il fut pourtant averti par un peuple dont il a détruit le système et la vie.

Roi Lakota Takanta Yokanta (Sitting Bull)

Ce questionnement a doublement sa place puisque lorsqu’on s’éloigne des à priori et cadres scolaires qui structurent la psyché collective, un autre son de cloche se fait entendre. Tandis que certains continuent de véhiculer l’idée que l’Afrique serait une terre sans expériences humaines, des personnalités scientifiques de cette même Occident décrivent parfois sur le bout des lèvres une toute autre Afrique. Le premier cité est le technocrate français Jacques Attali qui affirma à la suite des travaux du mathématicien Benoît Mandelbrot que certains « villages » d’Afrique subsaharienne disposent depuis des centaines d’années de techniques basés sur le code binaire et les fractales leur permettant de prédire l’avenir. Il est rejoint dans son propos par l’ ethnomathématicien Ron Eglash qui détaille avec soin dans son ouvrage African Fractals : Modern Computing and Indigenous Design, comment est intégré dans l’organisation quotidienne des populations du continent ce savoir mathématique qui semble pourtant n’en avoir pas l’air et qui échappe à l’œil de beaucoup. Or la réalité mathématique des fractales ne fut découverte pour la modernité qu’en 1974 par Mandelbrot, avant cela il était impossible pour l’Occident de saisir la pertinence de certains structurent géométriques à première vue simplistes. Concernant le code binaire précurseur de l’informatique d’après Jacques Attali, il se nomme le code bamana et son algorithme de fonctionnement est décrit ainsi par Ron Eglash :

« La divination bamana par le sable…Il s’avère que c’est un générateur de nombres pseudo-aléatoires utilisant le chaos déterministe. Quand on a un symbole à quatre bits, on l’associe à un autre côté : donc pair + impair donne impair, impair + pair donne impair, pair + pair donne pair et impair + impair donne pair. C’est l’addition modulo 2, comme le contrôle de bit de parité dans votre ordinateur. Ensuite on prend ce symbole et on le remet en jeu, c’est donc une diversité autogénératrice de symboles… » (5)

Dans le domaine de l’Astronomie, le responsable de communication pour l’Astrophysique du CEA et administrateur de l’Association française d’astronomie, Jean­-Marc Bonnet­-Bidaud a en particulier travaillé avec Germaine Dieterlen en pays Dogon au Mali en Afrique. Il mène des recherches sur les origines de l’astronomie ancienne en Afrique et en Chine. De ses travaux, il confirme l’existence d’observatoire astronomique en pays Dogon. Pour rappel, les Dogon sont célèbres pour leurs connaissances « surprenantes » de certains corps célestes de l’espace non visibles à l’œil nu tels que Sirius B ou Po Tolo dans leur langue, une naine blanche en orbite autour de l’étoile Sirius. Si elle ne fut découverte par la modernité qu’en 1862, elle occupe une place centrale dans l’organisation de la société Dogon.

photographie aérienne du village Ba-Ila
Modélisation numérique du village Ba-Ila de Sud Zambie avant 1944. Sur la gauche, les trois itérations mettant en évidence le schéma d’organisation en fractale.

 

Lire la suite : Circonvolutions du Temps (Partie III)

(1) Extrait du Grand Dictionnaire Universel du XIXe Siècle 

(2) C’est du propre ! La salubrité publique à Paris au XIXe siècle

Mais quelle odeur avait Paris au XVIIIe siècle ?

(3) « La Méditerranée est un lac de civilisation; ce n’est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l’un de ses bords le vieil univers et sur l’autre l’univers ignoré, c’est-à-dire d’un côté toute la civilisation et de l’autre toute la barbarie.

Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations: Unissez-vous! allez au sud.

Est-ce que vous ne voyez pas le barrage? Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui, depuis six mille ans, fait obstacle à la marche universelle, ce monstrueux Cham qui arrête Sem par son énormité,-l’Afrique.

Quelle terre que cette Afrique! L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire; l’Afrique n’a pas d’histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe. Rome l’a touchée, pour la supprimer; et, quand elle s’est crue délivrée de l’Afrique, Rome a jeté sur cette morte immense une de ces épithètes qui ne se traduisent pas: Africa portentosa! (Applaudissements.) »

extrait du Discours sur l’Afrique de Victor Hugo tiré de l’ouvrage Actes et Paroles aux éditions Robert Laffont.
Lire  le discours en entier…

 (4) « Le vieux Lakota était un sage. Il savait que le cœur de l’homme éloigné de la nature devient dur. Il savait que l’oubli du respect dû à tout ce qui pousse et à ce qui vit amène également à ne plus respecter l’homme. Aussi maintenait-il les jeunes sous la douce influence de la nature. » Mantcunanjin (Standing Bear), Roi Lakota

(5) Conférence Ted de présentation des travaux de Ron Eglash

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