La Science de l’Épouventail

« Aujourd’hui se décide ce que sera le monde en 2050 et se prépare ce qu’il sera en 2100. […] L’histoire obéit à des lois qui permettent de la prévoir et de l’orienter »

– Jacques Attali dans Une brève histoire de l’avenir.

Avec le direct informationnel envahissant les espaces publics, on a d’abord pensé pouvoir saisir l’instant présent plus fidèlement, pourtant on constate que cet instant présent fut plutôt piégé par le flot d’informations devant nous permettre de le saisir avec précision. Et cela pour une raison simple en contradiction avec l’ère des fast-news. La nouvelle information n’est plus mise en contexte, elle n’est plus traitée comme la conclusion ou l’aboutissement d’événements s’étant déroulés des années auparavant. La nouvelle information est traitée comme si toute sa réalité jaillissait ex-nihilo et apportait ses propres lois. Résultat celui qui reçoit cette information ne dispose pas du recul nécessaire pour en tirer une quelconque leçon, son instant présent n’est plus qu’une somme d’informations incohérentes. Le sacre de cette pathologie qu’est le direct informationnel est l’expression « théorie du complot ».

Utilisée la plupart du temps pour distinguer un fait et son analyse considérés comme véridiques d’un fait fantasmagorique, son simple recours suffit à discréditer une thèse tout en se dispensant de fournir l’effort de la contre argumentation. En tentant de nier la possibilité que des circonstances soient le fruit de décisions de personnes réunies autour d’intérêts communs dans le plus grand secret, on infantilise la personne face à la question politique. On prétend que les visées du conseil d’administration d’une multinationale disposant du numéro de ministres seraient identiques à celles d’un boucher du coin de rue ou bien que les enjeux politiques du chef des renseignements d’un pays depuis 15 ans suivent ceux de l’étudiant manifestant pour le retrait d’une loi. Heureusement Jacques Attali, l’homme qui murmure à l’oreille des présidents de la République française, nous rappelle quelques éléments de réalité, l’Histoire se prévoit et s’oriente en fonction des décisions prises. Pendant que certains se divertissent, d’autres réfléchissent à la ligne historique que doivent suivre leur département, région et pays. Et ne pas en avoir conscience, tout comme ne pas traiter l’information avec un certain recul nous transforment en victime passive des choix des uns et autres.

Michelle Obama, Barack Obama
Barack et Michelle Obama

C’est ce qui se passa avec l’élection du 44e président Barack Hussein Obama, après sa victoire du 04 Novembre 2008 célébrée en grande pompe par l’ensemble des médias. Barack Obama fut présenté comme le trait d’union entre une communauté mélanoderme victime d’un racisme structurel et une communauté leucoderme ravie de pouvoir laver une partie de sa conscience, la fin d’une ère provoquée par un inattendu de la politique. Mais l’histoire d’Obama débuta pourtant bien avant son élection en 2008, le début de son récit nous ramène à Obama senior qui fut suggéré par Tom Mboya, ex-collaborateur de la CIA et ancien Ministre au Kenya, avec 279 autres pour participer à un projet d’implantation des valeurs états-uniennes en Afrique en vue de la lutte contre le communisme. Il rencontra à l’Université d’Hawaï en 1959 Ann Dunham, la mère d’Obama et collaboratrice de la CIA. Or à cette époque Hawaï et son université sont le point de lancement de plusieurs opérations anticommunistes en Indonésie financées par la Banque d’Hawaï dont la grand mère d’Obama fut la première femme à occuper le poste de vice-présidente. Elle joua un grand rôle de blanchiment d’argent pour le compte de la CIA.(1)

Ainsi avant d’envahir la scène publique américaine, le nom d’Obama était déjà connu des services secrets américains depuis 50 ans. Il est donc faux d’affirmer que le 44e président des États-unis sortit de nulle part, il est issu d’un moule qui suinte l’influence de la CIA depuis son père. Un moule dans lequel on retrouve le nom d’une famille dont Obama semblait être l’antithèse, les Bush avec cette fois-ci George Herbert Walker Bush directeur de la CIA de Janvier 1976 à 1977 et 41e président des États-Unis qui affirma ceci :

« Je pense que nous devons considérer la CIA comme un patrimoine national à préserver pour son rôle joué dans notre système de défense…Il est important que le peuple américain comprenne le travail complexe que réalise la CIA dans un monde de plus en plus compliqué. C’est essentiel que nous ayons le support du peuple américain. »(2)

Trois présidents des États-Unis possédant des liens familiaux étroits avec la CIA, le service de renseignement décrit comme une partie vitale du système de défense du pays. Rien de plus normal pourrait-on penser, pas de quoi jeter un discrédit sur eux, si cela peut aisément s’entendre pour les Bush, cela n’est malheureusement pas possible pour Barack. Et pour le comprendre, il est important de contextualiser le vécu de son père afin de saisir ce qu’il représente.

Obama Senior fut choisi pour suivre un programme de valorisation et d’implantation des valeurs états-uniennes en Afrique et ailleurs contre la montée de l’URSS, lorsqu’il était encore étudiant et rencontra la mère d’Obama en 1959, les États-Unis étaient au bord de la rupture. En effet la ségrégation raciale atteignait son paroxysme, le système d’apartheid établi dans les états à partir des lois Jim Crow (une série d’arrêtés et de règlements promulgués entre 1876 et 1964) ne parvenait plus à contenir le cris de protestation plus que violent de la communauté mélanoderme après 300 ans de déshumanisation permanente. Et pour enrayer l’écho de ces cris, on retrouve la trace d’un autre service de renseignement, le FBI avec à sa tête de 1924 à 1972 la triste figure John Edgar Hoover.

Edgar J. Hoover, Black Panther Party
Edgar J. Hoover, directeur du FBI

Si ce dernier est davantage connu pour ses supposées amants et un penchant pour le travestissement, il a été un acteur incontournable dans la destruction et la déviation de toutes les revendications mélanodermes sur le sol américain, cela grâce à une technique d’infiltration. Qu’il s’agisse de l’assassinat de Malcom X en 1965 ou de Martin Luther King Jr. en 1968, on décrit toujours la présence de membres en collaboration avec le FBI et proches des concernés, lorsqu’ils ne furent pas directement approchés par le FBI. Mais ce qui constitue le Graal de l’oeuvre du FBI et d’Edgar fut la destruction d’une organisation dont la zone francophone n’entend quasiment plus parler mais qui parvint à réaliser quelque chose de tout à fait surprenant dans le contexte des États-Unis, le Black Panther Party.

Le Black Panther Parthy est un mouvement fondé dit-on le 15 Octobre 1966 en Californie par Bobby Seale et Huey P. Newton, inspirés par la lutte de Malcom X. De son nom complet Black Panther Party for Self-Defense, l’organisation était chargée de faire ce que l’état américain ne souhaitait pas faire depuis son existence, garantir la sécurité et l’intégrité des populations mélanodermes(3). Il s’appuyait sur un programme d’aide alimentaire appelé « free breakfast for children », il offrait d’autres services gratuits comme les vêtements, la santé, la lutte anti drogue, l’aide aux logements, en plus de cours de politique et d’histoire visant à expliquer ce que fut le rôle du mélanoderme dans la construction des États-Unis et surtout le sort que l’État américain lui avait toujours réservé. Mais une des politiques chocs qui étendit l’aura du Black Panther Party fut la surveillance par des membres armés des patrouilles de police afin de faire stopper les « dérapages » policiers devenus normes envers les mélanodermes. L’organisation fut si efficace que le directeur du FBI déclara dans le Sun du 16 Juillet 1969 :

« Sans hésitation, le Black Panther Party représente la plus grand menace à la sécurité intérieure de notre pays. »

Prétextant une proximité avec les communistes et des altercations avec la police, le FBI lança officiellement le programme de déstabilisation interne, COINTELPRO. De nombreux raids et assassinats ciblés finirent par avoir raison de l’organisation dont la disparition fut officialisée dans l’année 1982.

Black Panther Party, Capitol
Membres du Black Panther Party devant le Capitole

Tandis qu’Obama senior et ses camarades mélanodermes prenaient l’avion pour Hawaï puis Harvard afin d’être préparé à servir les valeurs des États-Unis grâce au programme de la CIA. Sur le sol américain, des mélanodermes étaient classés comme terroristes par le FBI pour avoir retenu la leçon de 300 ans de violence. Pendant que d’un côté la machine politique écrasait toutes revendications mélanodermes n’entrant pas dans ses aspirations, elle préparait en coulisse le profil de mélanoderme souhaité. Celui qui ne saurait rien faire d’autres que suivre les textes de lois d’un pays qui n’a jamais su regarder son racisme structurel dans les yeux.
Ayant en tête tout ce contexte, il paraît difficile de fonder de quelconques espoirs en Obama, malheureusement c’est ce que fit une grande partie de la communauté mélanoderme qui à bout de solutions ont pensé voir en lui, l’aboutissement d’une lutte raciale. Il ne fut là que pour produire cette illusion envers la communauté mélanoderme, un élément de distraction pour ne pas que cette dernière continue à se considérer en guerre sur le sol américain mais se considère comme un citoyen complet. Et comme pour souligner l’impuissance d’Obama, c’est sous ses deux mandats que l’on revit le visage de ce pays dans lequel un policier peut descendre un mélanoderme de dos sans être inquiété. Et fidèle à son rôle, Obama ne prit aucune mesure forte ou pour enrayer cette dynamique comme parvint pourtant à le faire le Black Panther Party.

C’est ainsi que l’histoire se prévoit et se dirige. Obama est une leçon qu’il nous faut tous retenir, avant de se réjouir d’une personne présentant des traits de visage nous semblant familier et revendiquer une quelconque adhésion à son message, il faut s’assurer d’avoir un certain recul, il peut n’être que le nouvel éventail venu distraire l’attention.

(1) http://www.voltairenet.org/article166848.html

(2) “I think we should think of the CIA as a national asset that must be preserved as a vital part of our defense system. . . It is important that the American people understand the intricate job the CIA is doing in an increasingly complex world. It is essential we have the support of the American People.”

– George H.W. Bush, speech in San Antonio, Texas, 1978

(3) Dans un discours tenu à Columbus en 1859, Abraham Lincoln, 16e président des États-Unis, tint les propos suivants rapportés dans Speeches and Writers, 1832­-1858 de l’éd Library of America, 1989, p.33 :
« Je dirai donc que je ne suis pas ni n’ai jamais été pour l’égalité politique et sociale des noirs et des blancs, que je ne suis pas, ni n’ai jamais été, pour le fait d’avoir des électeurs ni des jurés noirs, ni pour le fait de former à exercer ces fonctions, ni en faveur des mariages mixtes ; et je dirai en plus de ceci, qu’il y a une différence physique entre la race blanche et la race noire qui interdira toujours au deux races de vivre ensemble dans des conditions d’égalité sociale et politique. Et dans la mesure où ils ne peuvent pas vivre ensemble mais qu’ils coexistent, il faut qu’il y ait une position de supériorité et infériorité, et moi­même, autant que n’importe quel homme, je suis pour le fait que la position de supériorité soit attribuée à la race blanche. » 

Le Sang Silencieux de l’Afrique

« Journaliste ivoirien : concrètement, combien les pays du G20 sont-ils prêts à mettre dans l’enveloppe pour sauver l’Afrique et quelle sera la part de la France ?
Emmanuel Macron : Alors je vais vous dire, je ne crois pas une seule seconde à ce type de raisonnement, il y a plusieurs enveloppes qui ont été données (…) Le plan Marshall était un plan de reconstruction matériel dans des pays qui avaient leur équilibre, leurs frontières, leur stabilité. Le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel aujourd’hui. (…) »

– Extrait du discours du président français Emmanuel Macron lors du sommet du G20 tenu les 7 et 8 Juillet 2017 à Hambourg en Allemagne.

Si la question du journaliste ivoirien souffre d’une certaine naïveté qui donnerait presque à penser qu’elle fut posée pour permettre au président français Emmanuel Macron de prouver combien il avait étudié tous les angles de la question africaine. La réponse de ce dernier ne fut pas moins à la hauteur de la question. Outre la mention des mêmes problèmes sociaux économiques déjà connues pour ce continent et l’allusion à un taux de natalité trop élevé qui serait un frein aux aides d’après les analyses du banquier. Monsieur Macron est resté fidèle à la posture de Président de la République française, c’est-à-dire qu’il n’a évoqué à aucun moment dans son parapluie à problèmes africains, le système de corruption mis en place entre les multinationales de son pays et les dirigeants des pays africains bien connu sous le nom de Françafrique qui permettent à chacun des partis de bénéficier d’énormes royalties de la corruption. Il a encore moins évoqué ce que rapporte à son pays le FCFA, la monnaie utilisée par la plupart des pays de la zone francophone. Il a simplement servi le catéchisme habituel qui est servi durant ces sommets du G7 ou G20 au cours desquels les États les plus agressifs de la planète s’habillent du tablier de la vertu. Catéchisme qui semble avoir encore de nombreux fidèles à l’instar du journaliste ivoirien qui s’imaginent que les états n’agissent pas pour leurs intérêts mais pour le bien commun. Un catéchisme entamé par une phrase qui nous confirme bien qu’il est en effet un président de la France :

« Le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel ».

En effet par cette simple phrase l’ex-banquier nous rappelle cette vieille tradition de l’élite française mais également occidentale qui suppose que certains, ici l’Occident, posséderaient les clefs de la civilisation et donc le baromètre. Mais ses propos vont plus loin puisqu’ils participent à une idéologie vieille de plusieurs siècles que subit encore de nos jours l’Afrique et le mélanoderme. Et dont les populations victimes ne semblent plus percevoir les manifestations et la récurrence, ceci étant facilité par un traitement de l’information à l’instantanée et non plus contextualisée. Résultat, à chaque sortie d’un représentant politique français concernant la question africaine et plus précisément subsaharienne, c’est le déferlement d’indignation. Chacun semble se rappeler que l’Afrique n’est malheureusement pour l’Occident que l’équivalent d’un terrain vague dont il faut assurer l’exploitation des ressources tout en gérant tant bien que mal la masse d’âmes humaines. Pourtant l’étude historique nous enseigne que cela fait environ 500 ans que le mélanoderme d’Afrique fait l’objet d’un ciblage précis.

Code Noir, esclavage, racisme
Couverture d’une édition du Code Noir

L’histoire commence aux alentours du XVe Siècle avec le Pape représentant de l’église qui décida sous inspiration divine que le mélanoderme et l’indien d’Amérique ne possédaient pas d’âme, les privant ainsi de leur humanité. En tant qu’autorité de couronnement des rois d’Europe, l’église inspira certaines maisons royales, en 1685, Louis XIV le fameux roi soleil, apporta l’argument législatif avec le Code Noir. Deux siècles après lui avoir retiré son humanité, un roi d’Occident définissait juridiquement le mélanoderme esclave comme étant un bien meuble. Il ne manquait plus qu’un seul paramètre, l’argument scientifique et la fumeuse période appelée le Siècle des Lumières du XVIIIe Siècle vint l’apporter avec le racialisme et la théorie de l’évolution. La science des progrès utilisa la morphologie comparée pour justifier l’infériorité physique du mélanoderme, l’œuvre de Joseph Arthur de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines en fut la consécration. En l’espace de 400 ans, une partie de l’élite occidentale frappa le mélanoderme à trois reprises en lui refusant successivement l’humanité, le droit de citoyen et la capacité créatrice. À la sortie du XIXe Siècle, le mélanoderme n’est du point de vue de l’élite occidentale qu’un pantin articulé, puisqu’il était défini comme n’étant rien et ne pouvant rien, il n’avait donc pu rien créer de valable. Sa terre d’origine, l’Afrique devenait donc ce terrain vague sur laquelle l’intelligence ne s’était jamais manifestée. Environ 150 ans avant le président Nicolas Sarkozy sous l’inspiration de la main d’Henri Guaino, Victor Hugo affirmait déjà que l’Afrique n’avait pas d’histoire, donnant le feu vert à la colonisation, la mission civilisatrice débuta. La Conférence de Berlin qui réunit 14 états découpa l’Afrique comme on découpe une chèvre rituelle. Pendant ce temps aux États-Unis, le Ku Klux Klan apparaissait, en 1925, il revendiquait 5 millions d’adhérents, parmi des membres appartenant aux plus hautes sphères de l’état américain. Lynchages, pendaisons, meurtres étaient le quotidien d’un mélanoderme ex-première marchandise de Wall Street et à peine remis des coups de fouets. Théodore Roosevelt affirmait :

« Je n’ai pas été capable de trouver une solution au terrible problème offert par la présence du Noir sur ce continent. Il est là et ne peut être ni tué ni chassé ».

Et lorsque l’Amérique se présenta comme le héros qui sauva l’Europe du nazisme, elle fit oublier qu’elle appliquait sur son sol le racisme le plus virulent. C’est d’ailleurs un détail qui est souvent omis durant le récit de la Seconde Guerre Mondiale, ce qui est normal puisque qui a cure du pantin sans humanité et sans histoire qu’est le mélanoderme ?

 

Kongo, colonisalisation, guerre, léopold II hériatage
Camp de fortune de réfugiés près de Goma dans le Kongo. Le grand conflit oublié en plein de coeur de l’Afrique dont on évalue à plus de 5 millions le nombre de victime en 20 ans sans que ne soit entravé les exportations de matières premières.

Donc il n’est que normal que le président Emmanuel Macron identifie en l’Afrique un problème civilisationnel, ce n’est que le reflet de cette pathologie qui ronge une partie de l’élite occidentale depuis 500 ans et qui la rend inapte à reconnaître tout ce qui ne rentre pas dans ses canons de valeurs. Quant à la population occidentale, elle ne peut comprendre dans sa grande majorité ces stigmates de colonisateur puisqu’elle a été éduquée avec la fable qu’elle incarne un progrès que son élite a bravement distribué avec la plus grande douceur autour de la planète. Population qui a pourtant subi l’extrémisme de l’église, la dictature d’une oligarchie pour se contenter du statut de salarié accepté par un à priori de confort matériel.

Contrairement à ce qu’affirme Emmanuel, le problème de l’Afrique n’est pas civilisationnel, le problème de l’Afrique est que sa population, le mélanoderme n’a pas compris qu’une partie de l’élite occidentale lui a déclaré la guerre depuis plus 500 ans et que cette guerre continue encore aujourd’hui. Il s’agit d’effacer tout ce que le mélanoderme a pu incarner et incarne aujourd’hui, pour ne laisser place qu’au mélanoderme ne connaissant aucune autre réalité de valeurs que celle de l’Occident. Ce dernier, devenu consommateur d’un système démocratique, capitaliste et chrétien, se contentant du droit républicain peut exister, déambuler dans les entreprises et se dire PDG. D’ailleurs les régions reconnues comme bons élèves par Macron sont celles ayant une forte croissance économique, c’est-à-dire tournant au rythme des règles du marché libéral. Les autres, aux familles de 7 à 8 enfants, qui correspondent en fait aux dernières zones rurales doivent être soumises aux lois du marché libéral qui entend faire de l’expérience humaine, une servitude au travail récompensé par une ivresse de la consommation. Et elles y passeront avec l’aide des gouvernements de l’Afrique, sauf si le mélanoderme de la rue se décide à poser une réflexion concernant les fondamentaux épistémologiques de son époque.

Masaï, colonisation, Afrique, Ancêtre

Le Retour des Ancêtres (Partie I)

Lorsque les philosophes du Siècle des Lumières ont défini la modernité, ils lui ont attribué quelques caractéristiques tels que la rationalité, la science et le progrès. Ce faisant le monde primitif, anti-thèse de la modernité se retrouvait dépourvu de ces caractéristiques. Ainsi toute son expérience fut résumée en une espèce de sursaut religieux, mais sursaut qui demeurait également primitif en comparaison aux croyances religieuses chrétiennes, musulmanes et juives puisqu’elles offraient une relation exclusive avec Yavhé décliné en Dieu et Allah. Le terme animisme fut créé justement afin de distinguer ces systèmes de croyance qualifiés de primitifs. Depuis lors plusieurs voix héritières de ces mondes primitifs se sont fait entendre pour dénoncer cette injustice anthropologique. Malheureusement ces dénonciations se firent par rapport à l’échelle de valeurs du Siècle des Lumières. Il s’agissait de prouver que ces sociétés primitives avaient elles aussi fait l’expérience d’une force créatrice du monde équivalente au Dieu révélé d’une manière ou d’une autre et non d’un polythéisme flou. L’Afrique subsaharienne étant la capitale du monde primitif, elle n’échappa pas à cette lutte épistémologique. En héritage de ce travail, ces sociétés primitives, leurs rites et codes, ne sont désormais plus que des équivalents religieux, c’est-à-dire des systèmes mis sur pied pour honorer et nourrir une force créatrice équivalente au Dieu monothéisme et pour quelques rares des systèmes de spiritualité, sans qu’on ne sache ce que signifie ce terme. Dieu ou l’idée de Dieu occupe désormais l’intégralité des champs d’études sociaux, surtout lorsqu’il s’agit d’étudier les systèmes primitifs renommés en systèmes traditionnels. Louer Dieu ou son idée est désormais une évidence rituelle qu’on ne saurait remettre en cause pour rien au monde.

croyants embrassant Jésus-Christ sur la Croix
Des croyants embrassant Jésus-Christ sur la Croix

Pourtant l’étude historique laisse place à un tout autre constat, Dieu ou l’idée de Dieu n’est pas un concept inhérent à toutes les sociétés considérées comme primitives, il fut introduit. Affirmer le contraire revient à nier les témoignages des missionnaires, acteurs principaux de l’implantation religieuse. Mais pour cela faut-il encore être au courant de leurs dires. Captain Alan Gardiner, un des premiers missionnaires arrivé dans le Royaume Zoulou après la mort de Chaka Zoulou en 1834, écrit dans Narrative of a journey to the Zooloo Country :

« Nous semblons être arrivés ici à une époque où les connaissances traditionnelles d’un Être Suprême sont rapidement passés dans l’oubli »

En bon religieux Gardiner ne pouvait pas concevoir l’existence d’une société où il n’y ait pas de révérence adressée à un « Être Suprême » alors il s’attela à en trouver un qui correspondrait à celui des chrétiens, comme il le dit lui-même :

« La majorité des personnes étaient ignorantes de cet aspect de leur tradition ; mais depuis les récents contacts avec les européens, l’idée vague d’un Être Suprême commença à devenir à nouveau général. »

De là, les missionnaires tentèrent de faire de Unkulunkulu « l’Être Suprême », pourtant d’autres missionnaires comme Henry Callaway, savaient que le système Zoulou était organisé autour des Amatongo, les Ancêtres, dont le Roi était un représentant, Gardiner dira même ceci :

« Actuellement, le Roi régnant absorbe toutes les prières, et il est de fait leur unique idole »

Mais Gardiner n’est pas le seul à avoir constaté une absence de préoccupation concernant la question de Dieu chez le peuple Zoulou. Owen, un missionnaire arrivé en 1937 en soutien suite à l’appel de Gardiner écrivit dans l’ouvrage Owen’s diary édité par Sir George Cory en 1926 :

« Dingann demanda quel âge j’avais…puis il demanda qu’on lui apporte une vieille photo des rois d’Angleterre qu’il possédait…il demanda alors si Dieu était parmi ces rois…les indigènes me demandèrent si j’avais déjà vu Dieu […] Les Zoulou n’ont pas de terme dans leur propre langage pour exprimer le sublime objet de notre adoration…le mot Unkulunkulu…était utilisé pour désigner un ancien roi. »

L’anthropologue anglais Clement Egerton qui vécut une année dans la chefferie Bangangté du pays Bamiléké de la région des Hauts-Plateaux du Kameroun, écrivit dans African Majesty : A record of Refuge at the Court of the King of Bangangte in the French Cameroons :

« J’ai deja dit que les Bangangté ne semblent pas avoir une inclinaison philosophique. Ce qui est certain est qu’ils ne se soucient pas de religion. J’ai essayé vraiment de trouver quels dieux ils vénèrent, mais n’ai pu rien trouver. Il y a l’être indéterminé pour qui les mbeu sont sacrés, mais il n’est jamais mis en branle qu’en cas de calamites. Il y a les ancêtres qui peuvent faire tomber du mal sur les descendants qui se comportent mal, mais il n’y a pas de dieux. Tel que je le vois il n’y a pas de véritables dieux, pas d’idoles, et pas de cultes privés ou publics. Le besoin d’une assistance super-naturelle ne semble pas ressenti dans la mesure ou les sanctions des conduites sont trouvées dans le système social lui-même. »

Si donc ces populations n’avaient aucun intérêt pour un équivalent à l’Être Suprême, maître des existences, comment se fait-il que Dieu ou l’idée de Dieu se fixa avec autant de facilités dans le quotidien de ces populations ? Pour deux raisons, la première est donnée par l’anthropologue Gaetano Ciarcia concernant la Guinée :

« Il est intéressant de noter que lorsque le daa Akanza parlait de Mawu, son interprète traduisait par Dieu, comme s’il voulait essentialiser cette connaissance en tant que connaissance primordiale. En effet l’identification du vodun Mawu en Dieu des chrétiens relève, de nos jours, de manière (trop ?) évidente d’une intériorisation des catégories qui ont présidé au recouvrement de l’ancienne entité Mawu par le Dieu unique et donc d’une expérience de la conversion marquée par l’intériorisation de sa matrice catholique. En supprimant l’influence historique évangélisatrice de la carte cognitive et mentale de l’ « intellectuel communautaire » incarné par le daa Akanza, le père Tindo poursuivait le but implicite, et probablement inconscient, de fournir à l’enquêteur européen des preuves d’une cosmogonie endogène authentique, voir les restes d’un trésor oral non contrefait par les écritures missionnaires. »

Par un mécanisme d’analogie subversif grâce auquel les missionnaires traduisirent les figures traditionnelles de ces sociétés par Dieu lorsqu’ils ne l’interdirent pas tout simplement, comme le fit l’Église en Europe durant sa chasse aux figures païennes. Ainsi peu importe la figure traditionnelle rencontrée, son histoire et son origine, elle était assimilée Dieu. Ce dernier se retrouva donc de manière soudaine dans toutes consciences devenues francophones.

La seconde raison justifiant la présence parasite du terme Dieu dans l’univers des sociétés subsahariennes tient à la transformation sociale provoquée par la colonisation. Au XXe Siècle, la scolarité était réalisée essentiellement par les ordres religieux, de ce fait les premiers lettrés puis diplômés des pays colonisés et donc de l’Afrique subsaharienne étaient des héritiers du travail et des conclusions des missionnaires. À leurs yeux, les systèmes d’organisation subsahariens de leurs parents n’étaient pas plus qu’une tentative religieuse d’entrer en contact avec Dieu. Difficile dans leur contexte de remettre en cause la présence de ce Dieu devenue évidence quotidienne. Il serait également très difficile pour eux d’admettre que la prolifération de ce concept religieux fut dans bien des espaces le fruit d’une politique de remplacement d’une autre réalité vécue par ces populations, celle des Ancêtres.

Missionnaire en Afrique
Missionnaire en Afrique : un membre de l’Ordre missionnaire des Peres Blancs enseignant a des enfants dans une ecole d’Afrique equatoriale. Carte postale du debut du 20eme siecle ©Collection Sirot-Angel/leemage

Lire la suite : Le Retour des Ancêtres (Partie II)

Le Retour des Ancêtres (Partie II)

 

Cet article fait suite à : Le Retour des Ancêtres (Partie I)

En effet, ceux qui étaient à l’honneur et servaient de pilier dans la vie de la majorité des sociétés dites primitives étaient justement les Ancêtres et pour bien comprendre la place qu’ils occupaient et leur importance, il suffit de constater qu’encore aujourd’hui, dans certaines régions du globe et particulièrement l’Afrique subsaharienne, les sociétés donnent une place centrale à ces figures familiales.

Chez le peuple dit Bamiléké de l’Ouest Kameroun, chaque concession possède ou possédait son emplacement réservé aux crânes des ancêtres retirés après la cérémonie des funérailles dont une personne est chargée des offrandes rituelles à leur égard et des communications afin d’apporter la tranquillité dans la famille. L’éthno-mathématicien, Ron Elgash, quant à lui, remarque durant son étude sur les schémas d’organisations de la société africaine Biala de la Zambie, que les Ancêtres ont à l’intérieur du « village » leur demeure qui est en fait une reproduction miniature du « village ».

Chez les Akan de l’Afrique de l’Ouest, il existe une expression élogieuse qui précède le nom ou titre de la personne à qui l’on s’adresse ou fait mention, c’est le terme nah-nah (nana). Réservé aux grands-parents, patriarches de la société, il est attribué lorsqu’on estime que la personne a suffisamment marqué la communauté avec des naissances ou encore en menant une vie en accord avec les Ancêtres. Mais nah-nah est plus que ça, il fait également référence au caractère ancestral d’une personne, ainsi il est le titre porté par les Ancêtres mais également par Nyame, le roi des « dieux » Akan d’après la lecture anthropologique. Nyambe est un archétype de la vie à mener. A. Le Hérisée, l’administrateur du Dahomey, écrivit dans son ouvrage intitulé L’Ancien Royaume du Dahomey, mœurs, religion, histoire :

« Les habitants ont la certitude que tous [les vodun] sont les ancêtres merveilleux des tribus qui ont concouru à la formation du Dahomey. Leur vodun a un double caractère : humain, et surnaturel »

William Bascom cité par Pierre Verger dans Notas sobre o culto aos orixas e voduns dit quant à lui :

« Un orisha est une personne qui vivait dans la Terre lorsque celle-ci fut créée et dont descendent les personnes d’aujourd’hui. Lorsque ces orishas disparurent ou « devinrent pierres », leurs enfants commencèrent à leur faire des sacrifices et à procéder à toutes les cérémonies qu’eux-mêmes avaient effectuées lorsqu’ils étaient dans la Terre ».

Marcel Griaule, ethnologue ayant étudié les Dogons, nous parle de l’Ancêtre Amma qui eut deux jumeaux appelés Nommo, maître de la parole qui enseignèrent aux hommes. D’après les informations recueillies, pour les Dogons, les Nommo viendraient de Sirius qui joue un grand rôle dans l’organisation de leur société.

Les Ancêtres structuraient également la vie d’une partie des celtes, on les retrouve aux origines de la fête Halloween et celle de la Toussaint. La Toussaint qui fut instituée le 1er Novembre à partir du VIIIe Siècle sous l’influence des Papes Grégoire III et Grégoire IV, est en fait le détournement de la fête de Samain. Cette dernière consistait en la célébration du nouvel an mais également à une période de 3 jours pendant laquelle l’Autre Monde, celui des « dieux » où reposent les « morts » s’ouvre facilitant les communications entre « vivants » et « morts » et la réalisation de rites dans le but de conjurer les sorts de l’année passée et préparer celle à venir. En devenant chrétien, les Celtes dans leur grande majorité ont cessé d’honorer et de communiquer avec leur lignée pour célébrer les Saints choisis par le Vatican.

image de crânes conservés chez les Dowayo du Kameroun
Crânes conservés chez les Dowayo du Kameroun

Comme on peut le constater ce qui est souvent désigné comme l’équivalent du Dieu dans certaines régions a plus avoir avec un Ancêtre illustre qui s’est caractérisé d’une manière ou d’une autre. La réalité dans ces régions était bien loin de cette fièvre religieuse qui a envahi tous les espaces de vie. Elle semble plus pragmatique, on exprime un lien d’appartenance par une filiation ancestrale et non à partir d’une philosophie abstraite sur des forces supposées divines.

Ancêtres ou Dieu, on pourrait penser qu’il s’agit d’un simple choix religieux similaire à celui d’être musulman ou chrétien. Pourtant il en est tout autre, tout d’abord, il est une erreur de considérer que les systèmes d’organisation des sociétés dites primitives sont équivalents aux systèmes religieux tels que le catholicisme. Les récents travaux montrent que certaines sociétés primitives ont su codifier dans leurs mythes & symboles des sciences dont la modernité découvre à peine l’opérativité, rien de comparable avec l’acte de foi ou la providence religieuse. Il en est tout autre, parce que ces sociétés ne se sont pas contentées de décrire un Ancêtre qu’il faille prier pour en espérer recevoir les bénédictions. Les Ancêtres ne sont pas « morts », ils ne disposent simplement plus de corps physique. De plus les Ancêtres ne se contentent pas d’un simple rôle d’intercesseur auprès d’un Dieu à l’image des Anges chrétiens, puisqu’ils continuent leurs aventures de vie en se réincarnant. Mais surtout les Ancêtres continuent d’impacter directement ou indirectement nos existences.

Il n’est pas rare d’entendre dire dans certains pays d’Afrique que si les projets d’une tierce personne peinent à se concrétiser, que si une maladie reste incurable ou si des troubles de comportement s’observent chez un tiers, c’est du fait de la malédiction d’un Ancêtre. Pour y remédier, il est alors nécessaire que cette personne soit prise en charge par un « spécialiste traditionnel » qui lui prescrira un traitement pouvant aller du simple sacrifice de poule blanche à un rite plus complexe.
Cette relation à l’Ancêtre peut sembler pour beaucoup assez loufoque, malheureusement la Modernité est sur le point de donner raison aux élucubrations primitives. Dans le domaine de la psychologie de l’enfance, il est déjà admis que la résolution d’un traumatisme peut trouver son origine dans des sources extérieures à l’enfant exprimant ce traumatisme, ainsi il devient nécessaire de connaître son univers de vie. De manière plus précise, la psychologue Anne Ancelin Schützenberger développa dans les années 70, la psychogénéalogie.
Une clinique qui vise à expliquer les troubles psychologiques, les maladies, les faiblesses constitutionnelles et autres comportements étranges d’une personne par l’étude de sa généalogie et donc du vécu de ses ascendants. Desquels devrait se trouver la cause des troubles constatés dans la descendance. Concrètement, la transmission d’une partie du vécu d’un parent à son enfant constitue l’essentiel de la problématique des rayonnements ionisants dont l’effet est plus connu sous le terme de radioactivité. On sait parfaitement aujourd’hui qu’un parent soumis à une forte exposition radioactive a de très grandes chances de donner naissance à un enfant ayant plusieurs handicaps. Plus novateur pour l’Occident, le magazine de vulgarisation scientifique, Sciences et Avenir a publié deux études effectuées sur les souris mettant en évidence deux choses : le stress et la douleur modifient l’expression de nos gênes. Et ces modifications sont enregistrées et transmises par exemple via le sperme. De sorte que l’on constate chez les souris descendantes une activité cérébrale ou un comportement adapté à la source du stress connu chez les parents. La souris a gardé en mémoire un héritage de ses parents qui sera un handicap ou un avantage. Voici les mots des généticiens à la suite de ces résultats :

« Nous avons pu démontrer pour la première fois que des expériences traumatisantes affectent le métabolisme et que ces changements sont héréditaires. »

« Il est grand temps que les chercheurs en santé publique prennent les réponses transgénérationnelles humaines au sérieux. Je pense que nous ne comprendrons pas la hausse des troubles neuropsychiatriques ou l’obésité, le diabète et les perturbations métaboliques sans prendre en compte une approche multigénérationnelle. »

« Ces résultats montrent que l’héritage transgénérationnel existe et est médié par l’épigénétique mais d’autres études sont nécessaires avant de pouvoir extrapoler ces résultats à l’homme […] Mais peut-être qu’un jour nous aurons à disposition des thérapies pour adoucir la mémoire de l’héritage. »(1)

En troquant les Ancêtres pour Dieu, les populations héritières ont perdu tout un système cohérent dont certaines réalités sont en passe de provoquer un séisme dans les Sciences humaines. Pour la première fois la Modernité est sur le point de prouver que des stimuli psychiques et physiques sont transmissibles à la descendance et conditionnent une partie de leur vécu. Une réalité qui permet d’aborder sous un angle nouveau plusieurs faits de société.

L’humain moderne nomade pour qui les racines n’ont qu’une importance minime dans son quotidien se retrouve rattrapé par les leçons de certaine région primitive. Quant à nous autres héritiers de la modernité, il semble pus qu’indiqué d’effectuer un retour auprès de nos Arbres Généalogiques…

(1) Propos tenus dans cet ordre : Isabelle Mansuy, Professeur de neuroépigénétique à l’Université de Zurich et à
l’EPZ ; Marcus Pembrey, généticien britannique ; Wolf Reik, biologiste moléculaire et Professeur d’épigénétique
à l’Université de Cambridge.